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Burkina Faso : au service de la santé

En écoutant les témoignages de femmes de son groupe CVX à Ouagadougou et impressionné par ce qu’elles confiaient, Jacques Fédry, s.j. eut envie de les interviewer. Après le témoignage de Gertrude Diarra publié dans la revue n°17, de mai et juin 2012, voici celui de Lucie.


Lucie Compaoré, née Pare,
Attachée de santé en Ophtalmologie dans un hôpital public à Ouagadougou

Comment je me suis lancée dans la spécialité de l’ophtalmologie ? Après ma formation de base, c’est-à-dire infirmière d’Etat, mon désir était de faire une spécialisation en santé mentale (psychiatrie), tout simplement parce que je ne supportais pas de voir les malades mentaux nus dans la nature ou enfermés dans une case, immobilisés avec le pied pris dans un énorme bloc de bois impossible à remuer. Mon arrivée en ophtalmologie m’a été imposée par le handicap visuel de mon fils. Très rapidement, il a perdu une grande partie de ses capacités visuelles : il peut se déplacer à pieds sans difficulté, mais ne peut lire que difficilement. Pourtant, il a bien réussi dans ses études, et fait maintenant une licence à Reims, en France. Son handicap m’a stimulée pour en savoir plus en ophtalmologie, et c’est ainsi que j’ai orienté mes études d’infirmière vers cette spécialité.

Cela fait maintenant 14 années que je travaille à l’hôpital de Yalgado, le principal hôpital de Ouagadougou, centre hospitalier universitaire de référence pour tout le Burkina Faso, dans le service Ophtalmologie. C’est là que j’ai besoin plus que jamais du secours de mon Seigneur : il a répondu par cet enfant dont je ne vois plus le handicap mais l’appel de Dieu pour aider ceux qui souffrent d’une infection ophtalmologique. Je cherche la joie des malades : leur joie, c’est ma joie, elle me donne la force de continuer dans ce métier.

Lundi, je suis à l’accueil, pour orienter les malades. Un poste pas facile : toute la suite de la journée dépend de ce premier moment. L’accueil guérit le malade à 50 % : il faut le comprendre, l’accueillir, susciter sa confiance. Les mardi et vendredi, j’appuie un collègue dans son poste de travail, ou bien je remplace un collègue absent. Les mercredi, je suis en consultation avec l’un de mes médecins, et les jeudis j’assure une consultation en orientant les cas les plus graves vers le médecin.

Les marques de sympathie et de reconnaissance adressées par les malades me réconfortent beaucoup dans ma faiblesse, et m’obligent à redoubler d’effort. C’est ma joie quand un malade vient me remercier. Tel ce vieux qui avait été refoulé la journée précédente, et que j’avais pu accueillir. Il multipliait sur moi toutes sortes de bénédictions, et voulait me donner 500 CFA en signe de remerciement. « Non, lui ai-je dit, votre joie sera ma joie ». Ou cet autre, avec un œil éclaté, qui ne veut pas entrer au bloc opératoire sans m’avoir d’abord remerciée. Ou encore tel autre malvoyant qui ne me reconnaît que par ma voix vient me dire un bonjour suivi de beaucoup de remerciements à chaque consultation. Combien d’enfants ont refusé d’être examinés par une collègue, parce que « Tantie Lucie » était absente de son poste ce jour-là…

Le handicap visuel de mon fils, qui est en 4ème année d’économie, m’a donné un grand tonus et beaucoup d’amour pour l’ophtalmologie. Je suis devenue une sorte de référence pour des parents qui se trouvent dans la même situation que moi, je les conseille et les dirige vers l’école ABPAM pour malvoyants et non-voyants, où notre fils est passé.

Mais, à côté de ces moments de grande joie dans mon travail, je veux aussi évoquer les moments d’échauffement et d’incompréhension avec les malades ou avec les collègues. Parfois, je réagis contre des malades trop exigeants ; après, je reviens vers eux en m’excusant… Je demande à Dieu de me relever en ces moments de faiblesse, et de me donner de m’amender pour un bon départ.

La relation avec les collègues  ermet le partage entre nous sur ce que nous vivons avec les malades. Parfois, j’entre en conflit avec eux. Par exemple, à propos des médicaments qui sont donnés en échantillons, et que certains collègues veulent vendre. Je leur dis : si on te donne gratuitement, tu dois donner gratuitement. Certains ont ainsi changé de comportement. Il y a aussi le cas des tumeurs : certains médecins veulent les renvoyer, par exemple en leur faisant des ordonnances avec des examens au coût inaccessible ; c’est une manière de les renvoyer. Car certaines tumeurs cancéreuses dégagent une odeur très désagréable. Je me bats pour qu’on ne renvoie pas ces malades sans rien faire, mais qu’on leur accorde au moins la « chirurgie de propreté ». Cela permet au malade d’avoir un aspect plus abordable et l’aide à rester en contact avec les autres.
Mes relations avec mes collègues et mes supérieurs sont ordinairement satisfaisantes. Mais, comme dit le proverbe, la langue et les dents cohabitent en se cognant : ces heurts inévitables, on passe rapidement dessus.

Une formation complémentaire précieuse. En plus de ma formation d’infirmière d’Etat, et après ma spécialisation en ophtalmologie, j’ai pu bénéficier d’un cycle de formation de deux ans (2008-2010) de pastorale sanitaire, organisé par les Camilliens à Ouagadougou.  Cela m’a beaucoup aidée pour la prise en charge du malade et son accompagnement : savoir accepter la maladie, ça aide pour la guérison.
Je ressens maintenant un grand désir de recevoir une formation théologique.  Il y a un cursus organisé pour cela au Centre Paul Zoungrana, avec le niveau du bac qui est exigé, et que je n’ai pas eu. Du coup, pour y accéder, je me suis décidé de me remettre au secondaire, en cours du soir, en classe de 1ère. Mon mari m’a payé les frais d’inscription et les fournitures scolaires ; nos enfants regardent cela avec scepticisme, attendant de voir quand je vais abandonner. Au cours du soir, je suis la « tantie » de plus de quarante ans dont les élèves et les enseignants voient le courage. Je relève le défi. Je sais me battre. Quand j’étais fillette, un cousin nous harcelait et nous persécutait, nous les filles. Une fois, à Toma,  tandis que nous passions devant la maison du patriarche Alfred Diban, premier chrétien de Haute Volta, il nous a vus en train de nous chamailler et nous a appelés. Après avoir appris la cause de notre dispute, il nous a dit : « Vous voulez vous battre ? Eh bien, allez y. Posez vos affaires, et vous allez lutter devant moi. Mais que celui qui l’emportera ne fasse pas de mal à l’autre. » Nous avons lutté, et j’ai terrassé mon cousin… qui depuis ce jour-là, après la leçon que le patriarche a tirée, m’a toujours laissée tranquille !


Pour la prière commune sur le lieu du travail, c’est une initiative qui a été prise par plusieurs d’entre nous pendant le temps pascal. Quelques membres du personnel se retrouvent le soir pour réciter ensemble le chapelet, après les heures de travail, ou pour faire le chemin de croix, à 12 h 30. Cette année, nous étions une dizaine pendant le carême. De plus, nous avons demandé à l’aumônier de célébrer une messe le lundi à midi, et il a accepté. Cette eucharistie est préparée par notre petite CCB (Communauté Chrétienne de Base) de l’hôpital, composée de membres du personnel disponibles à ce moment-là. J’ai aussi partagé avec la secrétaire la manière de prier selon saint Ignace, lors de mes gardes, pendant des prières d’une trentaine de minutes. Elle en est heureuse : avant, elle était très nerveuse et boudait beaucoup, son comportement depuis a changé.

Ce que m’a apporté la CVX ? Avant, j’ai fréquenté le Renouveau charismatique pendant deux ou trois ans. Mais la CVX m’a apporté quelque chose de plus : la prière intérieure sur la Parole de Dieu, en silence. Comment partager mon expérience de chrétienne par un témoignage de vie dans l’action. La CVX m’a permis de mettre de l’ordre dans ma vie (finances, langage, engagement dans le service professionnel, ma responsabilité familiale).