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Spiritualité ignatienne - Revue N°25 - Septembre 2013

Un peu d'histoire : des "Congrégations Mariales" à la Communauté de Vie Chrétienne


Savez-vous que la CVX est née des "Congrégations mariales", dont on fête cette année les 450 ans ? Maintenant, un peu d'histoire ! Avec Monique Luirard, historienne et religieuse du Sacré-Coeur de Jésus.


La CVX fête cette année le 450ème anniversaire de la fondation des congrégations mariales qu’on lui donne à juste titre pour origine. Des congrégations de laïcs avaient été créées par Pierre Favre, Paschase Broët et Ignace entre 1540 et 1547 dans les villes d’Italie où ils séjournaient. Ils leur avaient donné un programme spirituel qui comprenait méditation, examen, messe quotidienne, communion hebdomadaire et ils les faisaient participer à des œuvres de charité. Ces groupes recrutaient dans un même milieu social dont ils avaient à assurer la christianisation et à maintenir la ferveur. Il s’agissait de faire de leurs membres des chrétiens fervents, de les rendre attentifs à leurs responsabilités en matière spirituelle et sociale et de les faire œuvrer dans des secteurs que la Compagnie ne pouvait pas atteindre. Les premiers jésuites avaient ainsi revitalisé des associations mariales qui dans l’Italie médiévale avaient poursuivi un but semblable en fonction des tendances hérétiques qui se manifestaient dans les villes italiennes. Ce fut toutefois après la mort d’Ignace que les congrégations s’institutionnalisèrent et prirent leur essor.
 
  1. Les congrégations mariales.
 
En 1563, le jésuite belge Jean Leunis eut l’idée d’appliquer la formule aux élèves du Collège Romain dont il avait la charge. Ce fut cette congrégation placée sous le vocable de l’Annonciation – ce qui explique l’importance qu’a la fête du 25 mars dans la CVX ! - qui devait devenir la « Prima Primaria », la « congrégation première », à laquelle se rattachèrent par la suite toutes les congrégations formées dans les collèges de la Compagnie ou dans les paroisses desservies par des jésuites. Peu après la mort de Leunis, en 1584, le pape Grégoire XIII, à la demande du général Aquaviva, donna à la congrégation du Collège Romain un statut spécifique et le pouvoir d’affilier d’autres groupes qui jouiraient du même statut. Le général de la Compagnie, qui était chargé de gérer de s’occuper des congrégations et d’autoriser les affiliations, leur donna des règles communes en 1587. Le pape Sixte V, la même année, étendit aux congrégations formées hors des collèges les avantages spirituels, y compris les indulgences, dont jouissait la Prima Primaria et permit qu’il y eut plusieurs congrégations dans un collège et une église. C’est en 1751 seulement que le pape Benoît XIV, par la bulle Gloriosae Dominae, donna à la Prima Primaria le droit d’agréger des congrégations féminines.
 
  1. Un mouvement laïc inspiré par Ignace et dépendant canoniquement des jésuites.
 
Les congrégations mariales ainsi créées étaient autonomes par rapport à la Compagnie. Elles avaient une structure originale qui associait religieux et laïcs. Si le Préfet d’une congrégation était un religieux nommé par le Provincial, son directeur et ses « officiers » étaient élus au suffrage universel par les membres du groupe. La participation à une congrégation reposait sur le volontariat. Les congréganistes se réunissaient fréquemment. Ils s’engageaient à prendre en charge leur vie spirituelle et pratiquaient une entraide communautaire. Les jésuites leur fournissaient des livres de prières et des manuels destinés à nourrir leur vie intérieure, à expliquer une vérité de foi, voire un élément de la spiritualité ignatienne. Les congréganistes apprenaient à délibérer ensemble, à prendre des décisions et à les mettre en pratique. Ils étaient formés à pratiquer le discernement et à agir.
 
Selon un manuel de 1601, les congrégations avaient à « éduquer à la vie parfaite, c'est-à-dire à une vie assimilée à celle du Christ ». Elles permettaient à leurs membres de vivre une expérience spirituelle source d’une action qu’elles n’avaient pas à assumer. Elles contribuaient à les alerter sur le sort des plus pauvres. La sanctification des congréganistes passait en effet par leur participation aux œuvres d’apostolat et de charité qu’ils faisaient vivre. Ils donnaient de leurs biens et de leur temps et se dépensaient pour catéchiser les campagnes, souvent dans la langue ou le patois du terroir. Ils cherchaient à « moraliser » la population, en luttant contre le blasphème, les jeux de hasard, les spectacles immoraux. Ils introduisaient dans leur famille ou leur milieu telle pratique de piété. Ils étaient attentifs à soutenir l’activité missionnaire des religieux, jésuites ou non, et celle du clergé de leur paroisse ou de leur diocèse. Si des congrégations constituées dans les collèges sortirent un grand nombre de vocations sacerdotales et religieuses, la mission principale des congrégations mariales eut pour résultat d’ancrer des laïcs de toutes conditions dans l’oraison et une pratique religieuse régulière. Sans doute leurs membres fournirent-ils aussi un bon nombre de ceux et de celles qui reçurent les Exercices spirituels quand furent ouvertes des « maisons de retraites » - nos actuels centres spirituels - aussi bien pour les hommes que pour les femmes.
 
  1. Un mode de recrutement original.
 
Les congrégations mariales étaient constituées en fonction des états de vie et des conditions de sociales de leurs membres. Dans les collèges par exemple, elles rassemblaient les élèves par classes d’âge (« petits », « moyens », « grands », « philosophes », « théologiens »). En dehors des collèges, le recrutement se faisait par catégories socioprofessionnelles et permettait aux congréganistes de s’adonner à une œuvre caritative commune. La congrégation des notaires de Palerme et celle des avocats de Valladolid assistaient par exemple les prisonniers pour dettes et travaillaient à leur libération. Les congrégations mariales recrutèrent dans tous les milieux, y compris parmi les esclaves en Amérique latine. On raconte que les jésuites furent parfois en difficulté lorsque des ouvriers congréganistes, après discernement, déclenchèrent une grève contre des patrons également membres de congrégations !
 
  1. L’évolution des congrégations mariales.
 
Au moment de la suppression de la Compagnie en 1773, on comptait 2.500 congrégations mariales, avec en moyenne chacune une centaine de membres. Elles passèrent alors sous l’autorité des évêques et des curés qui appréciaient leur ferveur et qui se les disputaient. Non seulement elles ne disparurent pas, mais certaines continuèrent d’apparaître.
 
En France, dès le Concordat, de futurs jésuites en créèrent à nouveau. Si celle de Paris fut dissoute par Napoléon en 1809, d’autres subsistèrent. Après le rétablissement de la Compagnie de Jésus en 1814, elles se généralisèrent en France, où elles suscitèrent l’hostilité des catholiques gallicans. A Rome, en 1824, Léon XII rendit aux jésuites la direction du Collège Romain et confia à nouveau à la « Prima Primaria » la possibilité d’affilier d’autres congrégations. Le réveil des congrégations masculines fut général en Allemagne et en Autriche. De nombreuses congrégations mariales féminines, rassemblant des élèves et des anciennes élèves des instituts religieux féminins, furent également fondées. Toutes regroupaient, comme auparavant, les membres d’un milieu donné, y compris des serviteurs et des servantes, voire d’un corps de métier, comme des jardiniers dans les environs de Perpignan et des scieurs de long au Québec. Elles associaient aux exercices de dévotion et à la pratique des Exercices spirituels un apostolat, comme la visite des pauvres, le catéchisme, l’animation d’un patronage ou d’un cercle d’études. La direction de ces groupes n’était plus assurée par des laïcs, comme à l’origine, mais par des religieux, des religieuses et des prêtres diocésains.
 
Les congrégations mariales poursuivirent leur activité jusque vers la seconde guerre mondiale, voire au-delà outre-mer. Si beaucoup d’entre elles s’étaient transformées en groupes de piété, grâce à la prise en charge d’aumôneries d’étudiants par les jésuites vers la fin du XIXe siècle, des congrégations qui ne s’appelaient plus toujours ainsi, influencèrent notablement la vie politique et sociale. Elles furent à l’origine, à Paris, de la Conférence Olivaint et de la Conférence Laennec, dont les membres soutinrent Albert de Mun lorsqu’il créa en 1886 l’Action Catholique de la Jeunesse Française, l’ACJF.
 
  1. La rénovation.
 
Le renouveau des congrégations mariales fut mené par la Compagnie de Jésus et par le Saint-Siège. En 1924, le général Ledóchowski fit créer des secrétariats nationaux et un secrétariat général, à Rome, susceptibles de ramener les congrégations mariales à l’esprit de leurs origines. En 1948, par la constitution Bis saeculari, Pie XII les réorienta vers l’esprit ignatien, insistant sur la priorité des Exercices spirituels et sur le caractère apostolique qu’elles devaient avoir. Deux ans plus tard, le général Janssens rassembla à Rome les « promoteurs », c’est-à-dire les jésuites responsables des congrégations mariales nationales. En 1951, le Père Paulussen, un Néerlandais qui avait été nommé à la tête du secrétariat général, proposa de fédérer les congrégations nationales. L’année suivante, il rassembla à Barcelone des laïcs qui s’accordèrent sur la création d’une fédération mondiale dont le siège serait à Rome et qui serait dirigée par un conseil exécutif, élu sur le plan international et présidé par laïc, avec un assistant ecclésiastique. Ce projet, reconnu par le pape, fut rapidement mis en œuvre. En 1954, eut lieu à Rome un premier congrès de la fédération mondiale. Celle-ci, toujours inspirée par Ignace, évolua rapidement vers une autonomie institutionnelle par rapport à la Compagnie de Jésus.
 
  1. La naissance en France de la CVX.
 
En France, le Père Paul Roger-Dalbert fut chargé en 1956 de former des groupes qu’il nomma « groupes de Vie Chrétienne », appellation qui fut par la suite reprise par la fédération mondiale. Les débuts ne furent pas vraiment aisés car beaucoup de jésuites, impliqués dans l’animation de l’Action catholique, n’en voyaient pas l’intérêt. Des groupes furent toutefois constitués dans les collèges jésuites et dans les aumôneries animées par des jésuites. Mais rapidement se formèrent des groupes d’adultes.
 
  1. Un nouveau mouvement ignatien.
 
Tout en étant les héritiers des congrégations mariales, les groupes de Vie Chrétienne tranchaient désormais sur elles. Car contrairement à ce qui avait existé auparavant, ils étaient mixtes, composés de célibataires et de gens mariés qui avaient été en contact avec des jésuites au cours de leurs études ou de leur vie professionnelle et qui voulaient relire leur vie pour croître spirituellement au service de l’Eglise et du monde. Ils rassemblaient une dizaine de personnes, étaient dirigés par des laïcs et accompagnés par des religieux. C’est dire qu’ils n’étaient plus semblables aux congrégations mariales du XIXe siècle. Mais ils reproduisaient le modèle primitif, que Frédéric Ozanam avait donné aux Conférences Saint-Vincent de Paul où les ecclésiastiques étaient les conseillers de groupes dirigés par des laïcs, et qui avait été repris par l’ACJF. Cette structure devint la norme puisqu’un document de 1981 du Conseil pontifical pour les laïcs précisa le rôle du prêtre dans les associations de fidèles, en spécifiant qu’il doit être un assistant et un pasteur et qu’il ne doit pas les présider ou les diriger.
 
Les groupes de Vie Chrétienne étaient apostoliques, mais ne désiraient être ni un mouvement d’Action Catholique mandaté pour un apostolat spécifique, ni un tiers-ordre de la Compagnie de Jésus. Ils se voulaient une association de laïcs vivant de la spiritualité ignatienne mais reconnue dans l’Eglise. En juillet 1967, à Biviers, les groupes de Vie Chrétienne, qui comptaient alors environ quinze cents personnes, décidèrent par une délibération communautaire de constituer un « corps », leurs membres étant unis par une « consécration » héritée des congrégations mariales. Trois mois plus tard, le congrès mondial de Rome adopta les premiers Principes généraux et donna le nom de Communauté de Vie chrétienne aux groupes existants. Il reconnut aux communautés nationales une large autonomie.
 
Le Père Roger-Dalbert et ses compagnons avaient voulu donner aux groupes de Vie Chrétienne une cohérence spirituelle forte, grâce à la Lettre aux groupes de Vie chrétienne, lancée en 1957, qui devint la revue Vie Chrétienne. Des efforts étaient alors menés dans la Compagnie de Jésus pour retrouver les racines de la spiritualité ignatienne. Des jésuites réétudiaient la vie d’Ignace, redécouvraient son Récit autobiographique et son Journal spirituel. La revue Christus, les suppléments de Vie Chrétienne eurent la charge de faire connaître ces textes, de les commenter et d’en expliquer l’esprit, tout en le présentant en pleine et vraie cohérence avec le monde. Les Exercices spirituels commençaient à être débarrassés des scories qui s’étaient accumulées et à être redonnés dans l’esprit primitif. En Espagne, aux Etats-Unis et au Canada, de nouvelles manières de les proposer aux laïcs étaient mises au point. On retrouva peu à peu les retraites individuelles au cours desquelles les retraitants rencontraient quotidiennement un accompagnateur.
 
  1. Les chocs initiaux.
 
Comme d’autres mouvements de laïcs tentant de vivre du charisme d’un fondateur d’ordre religieux, la CVX se demandait comment servir dans l’Eglise, quel apostolat mettre en place, quelle structure créer, à l’époque où le Concile de Vatican II soulignait la dignité des laïcs et changeait la manière de penser leur place dans l’Eglise. En France, elle fut profondément marquée par les « mises à jour » - les « aggiornamentos » - d’un pays qui s’était transformé sans qu’on en ait eu toujours conscience et d’une Eglise désormais en mouvement.
 
La décolonisation avait bouleversé les esprits et provoqué une importante mutation géopolitique. L’essor de la société de consommation aboutissait à une nouvelle « belle époque ». La culture se transformait par l’apparition de nouvelles musiques, de nouveaux médias et l’essor de l’urbanisation. Un optimisme conquérant, comme au temps des Lumières ou du positivisme des années 1860, tendait à l’exaltation de la seule raison. Les sciences humaines, en pleine expansion, privilégiaient le marxisme comme instrument d’analyse. La libéralisation des mœurs entraînait une crise des valeurs. Les organisations civiles ou ecclésiales des intellectuels et de la jeunesse, les premiers concernés par ces mutations, étaient en crise. Mais la crise touchait aussi l’Eglise. Elle n’était pas née du concile, comme vont rapidement le prétendre les intégristes et les « nationaux-catholiques », mais bien plutôt des interprétations différentes de Vatican II, et elle s’était greffée sur celle qui avait été provoquée par le durcissement doctrinal manifesté à diverses reprises sous le pontificat de Pie XII. La transmission du savoir, de la culture et de la foi devenait difficile. Les aumôneries de l’enseignement secondaire et supérieur  étaient laminées. La pratique dominicale fléchissait et les cérémonies de passage étaient abandonnées par un grand nombre de Français, en partie à cause de la crise liturgique. Le clergé diocésain et les congrégations religieuses diminuaient en nombre par suite des départs et de la raréfaction des vocations. Les femmes et les jeunes, globalement, s’éloignaient de l’Eglise. La sécularisation et la marginalisation du religieux apparaissent irrésistibles. En application de ce que l’on a appelé le modèle « hollandais » du catholicisme, un « complexe anti-romain » se développait, la politique était sacralisée, l’engagement social et politique des chrétiens dans le monde valorisé. La théologie de la libération influençait les organisations tiers-mondistes, les mouvements de jeunesse et d’Action catholique. Les théologies de la « mort de Dieu », nées dans le protestantisme anglo-saxon, passaient dans le catholicisme.
 
La CVX enregistra ces chocs. Son recrutement, aussi bien chez les jeunes que chez les adultes, se raréfia. La contestation des institutions, des pouvoirs, des autorités et des hiérarchies qui se produisait alors dans tous les secteurs de la vie publique et ecclésiale y fit sentir ses effets. Il y avait clivage entre Paris et la province ; les groupes locaux ne suivaient plus les directives du comité national et développaient un fort désir d’autonomie ; des présidents étaient contestés ; les « gauchistes » s’opposaient aux « conservateurs ». Et il faut se rappeler qu’à l’époque on pouvait être considéré comme « gauchiste » si l’on souhaitait promouvoir plus de justice sociale et être attentif à l’ « option préférentielle pour les pauvres » et être dit « conservateur » si l’on estimait que le ressourcement spirituel était indispensable ! La question de la participation à l’organisation se posait désormais en d’autres termes. Fallait-il être « consacré » ou payer une cotisation pour en être membre? La consécration ne créait-elle pas une communauté « à deux vitesses » en faisant coexister des membres de plein droit et des membres privés du droit de vote lors des assemblées générales
[1]? Des groupes prônaient une visibilité par des actions collectives et des prises de position publiques, alors que d’autres estimaient que la CVX devait être avant tout un mouvement d’approfondissement spirituel. L’individualisme se développa. Mais la CVX ne disparut pas, alors que beaucoup d’autres mouvements périclitaient ou étaient éliminés. Elle connut même une reprise antérieure à celle qui ne se manifesta dans la société civile et dans l’Eglise qu’autour de 1975.
 
  1. Une fidélité créatrice.
 
Pour survivre dans un tel contexte, il fallait dégager une identité communautaire. La Charte, approuvée en décembre 1973, développa un projet de vie qui incitait, en se fondant sur les « Exercices spirituels », à passer d’une vie généreuse à une vie spirituelle ; d’une vie de pratiquant à une vie évangélique ; d’un groupe de ressourcement à une communauté apostolique, pour reprendre un texte fameux du Père Claude Flipo. Il s’agissait en groupe local, mais au sein d’une association qui s’élargissait aux dimensions du monde, de servir dans l’Eglise et de répondre aux appels qu’elle adresse aux « hommes de ce temps », afin de pénétrer de l’esprit du Christ les rapports entre les hommes. La Charte ne considérait pas la mission dans un esprit de militantisme, mais comme une option de vie assumée dans une communauté qui n’était plus seulement un moyen au service des personnes ni une étape dans leur formation.  L’ « engagement » qui remplaça la « consécration » ne donna pas de droit particulier au sein de la CVX.
 
Grâce à l’apaisement des tensions, des structures purent être mises en place. Un autre mode de gouvernance fut adopté grâce à la régionalisation qui se développa en fonction de l’accroissement des effectifs et dont le but était d’assurer à une région une taille juste et humaine pour vivre une vie communautaire régionale. Le groupe des accompagnateurs s’ouvrit aux religieuses ignatiennes et aux prêtres diocésains, mais les laïcs, hommes et femmes, y étaient encore peu représentés. Cette féminisation du groupe des accompagnateurs, qui allait s’accroître par la suite, reflétait une des tendances de la société civile. Dans la CVX, les femmes, religieuses puis laïques, furent peu à peu reconnues au point qu’on leur confia des régions. Les religieuses attirèrent au mouvement ceux et celles avec qui elles étaient en contact et ouvrirent ainsi la Communauté aux milieux de la santé et de l’enseignement. La CVX cessait d’apparaître comme composée de cadres des entreprises. Au début des années Quatre-vingt-dix, des groupes de réflexion socioprofessionnels, après 1995 des « ateliers », permirent à leurs membres de se retrouver par secteurs pour partager des expériences et des points de vue forcément différents si l’on songe que des enseignants, de la maternelle à l’Université, participaient à l’atelier CVX Educ’, des avocats, des magistrats et des visiteurs de prison à l’atelier Justice, des médecins, des infirmiers et d’autres soignants à l’atelier Santé. L’accès de prêtres diocésains au groupe des accompagnateurs d’équipes locales contribua à créer des liens avec les diocèses.
 
Pendant les années 70, les jeunes étaient absents de la Communauté. Vers la fin de cette décennie, au cours de « camps chantiers » et de marches, des étudiants venus des aumôneries universitaires furent initiés à la relecture. A partir de 1982, des « sessions-retraites » originales furent offertes, à Penboc’h, aux étudiants et aux jeunes professionnels et données par des équipes associant jésuites, religieuses et laïcs. Au cours de ces retraites d’approfondissement de la foi, les accompagnateurs suggéraient aux participants de s’orienter vers des structures de soutien et de vie. Des groupes « Vie Chrétienne-Jeunes » furent formés. En forte croissance après les « anniversaires ignatiens » de 1991, ils entraînèrent un meilleur équilibre de la pyramide des âges au sein de la Communauté. Les effectifs de la CVX s’accrurent alors de 10% chaque année et le tiers de ses membres étaient âgés de moins de trente-cinq ans.
 
Une formation spécifique des membres fut envisagée. Des « Exercices », de cinq à huit jours, avec une amorce d’accompagnement individuel, des sessions dont les thèmes orientaient vers la politique et le social et dont la pédagogie était inspirée des « Exercices », furent proposés. Des outils, comme Jalons pour un groupe (1981), unifièrent les pratiques. Au milieu des années Quatre-vingt, s’opéra une nouvelle mise en avant des « Exercices spirituels » qui devinrent de manière plus explicite la source et l’instrument de la spiritualité de la CVX et qui développèrent une pédagogie de la décision pour un engagement à la suite du Christ. En équipe locale, les membres étaient initiés aux « moyens ignatiens » grâce auxquels ils pouvaient parvenir à faire des choix et éventuellement décider d’expérimenter une semaine d’ « exercices », ce parcours étant même proposé comme une préparation au congrès national de Châtenay-Malabry de 1987. Les étapes de « l’accueil » et du temps de formation de la communauté furent mieux délimitées. Deux sessions nouvelles, « Vie communautaire » et « Servir dans la communauté », dont le but était de faire entrer dans le projet de la CVX, dans la manière et les moyens de vivre en groupe les phases de son cheminement furent créées. La Communauté se recentra sur les Principes généraux, dont une nouvelle rédaction avait été adoptée par le congrès mondial de Guadalajara en septembre 1990. La réaffirmation des fondements identitaires de la CVX, ainsi qu’un réel effort d’unification dans le domaine de la formation et des pratiques, contribuèrent à créer un esprit communautaire interrégional, donnèrent sens à ce compagnonnage essentiel pour tant de membres de la CVX et aboutirent à la fusion des communautés « jeunes » et « adultes ». Elle a aussi préparé la communauté à réfléchir à frais nouveaux à la mission.
 
  1. Vers une mission commune.
 
Au lendemain de 1968, un débat opposait ceux qui estimaient que le mouvement devait dégager une mission commune et donner des indications claires pour la réaliser et ceux pour qui il était le lieu de vérification d’une mission individuelle. Les membres de la CVX étaient actifs dans le milieu associatif, caritatif et paroissial, dans la vie professionnelle et familiale, parfois dans la politique. Mais adeptes de la pastorale de l’ « enfouissement » qui prédominait en France depuis les années Cinquante, beaucoup d’entre eux estimaient que la mission n’avait pas à être visible, que les œuvres poussaient au triomphalisme et que c’était à chacun de discerner comment répondre aux appels qui lui parvenaient. En 1990, le congrès mondial de Guadalajara, qui avait pour thème : « Au service du royaume pour aller et porter du fruit », poussa à repenser la mission. Un comité consultatif réuni à Nantes la même année estima que la CVX, tout en respectant les vocations personnelles, avait à s’ouvrir à des services portés communautairement et à des appels qui viendraient de l’extérieur. On s’orientait vers une mission susceptible de visibilité. Restait à déterminer quels services envisager, car à part la revue Vie chrétienne et la formation de ses membres, la Communauté n’avait pas d’œuvre « commune ». La reprise des centres spirituels de Biviers et du Hautmont fut un choix décisif et marqua une étape importante dans son cheminement.
 
En 1993, sur la proposition de la Compagnie de Jésus, la CVX se chargea du centre de Biviers. La reprise du Hautmont se fit dans son sillage en 2000. La décision concernant Biviers ne fut pas adoptée sans hésitation au niveau local et au niveau national. Car dans le nouveau type de fonctionnement qui allait être mis en œuvre, le centre devait bénéficier de supports financiers, mobiliser des ressources humaines diverses, parvenir à une professionnalisation dans la gestion, mais aussi envisager un suivi des laïcs chargés de famille qui accepteraient de le diriger. Mais faire diriger par des laïcs un centre spirituel qui avait toujours été tenu par des jésuites impliquait un nouveau rapport avec ces derniers. Sur place, il fallut du temps pour passer d’une sectorisation des responsabilités à une collaboration, y compris dans l’élaboration des programmes. Car il y avait un pouvoir à partager. Les « pères » avaient à devenir des « frères » dans une équipe. La vie quotidienne fit envisager de nouveaux moyens de collaboration entre tous ceux qui s’investissaient dans la vie des centres et la mise en place d’une vie communautaire.
 
Les deux centres n’ont pas eu tout à fait la même orientation, tout en étant fidèles aux Principes généraux. Mais outre leur action dans la formation des membres de la CVX, ils ont été et sont au service de l’Eglise locale en contribuant à celle des agents pastoraux, en collaborant à l’évangélisation des esprits et à la réflexion sur la société, en accueillant des personnes en marge de la foi et en veillant à avoir un engagement social. D’un engagement dans le temporel, qu’avait reconnu le Concile, les laïcs investis dans les centres devenaient porteurs d’une mission spirituelle. Ils se formèrent pour pratiquer l’accompagnement. La prise en charge des centres spirituels a donné, de manière nouvelle, sens au lien de la CVX avec les « Exercices spirituels », qui se sont révélés toujours plus et toujours mieux cœur de son identité et moyen pour elle, en accueillant la vie même de Dieu, d’être adaptée aux appels de son temps
[2]. La CVX a beaucoup insisté pour que ses membres puissent en bénéficier, supprimant, certaines années, ses sessions de formation pour que l’expérience puisse se faire, incitant les responsables et les accompagnateurs à travailler les « Exercices » en suivant une formation au Centre Sèvres ou en prenant part à des groupes locaux associant jésuites, religieuses et laïcs. Les centres spirituels ont beaucoup reçu de la rénovation qui s’était opérée dans la manière de donner les « exercices ». Ils ont aussi créé en proposant des retraites « à la carte ». Dès le début des années 90, les membres de la CVX, dans diverses régions, ont participé à des projets qui consistaient à proposer dans des paroisses une initiation aux modes de prière ignatiens et à la relecture.

La mission portée ensemble associait la CVX aux jésuites. A l’origine la CVX en France avait été aidée dans son mûrissement par le Père Arrupe. En acceptant le poste d’assistant mondial en 1984, le Père Kolvenbach reconnut que la CVX était « un ministère préférentiel pour la Compagnie, un instrument bien adapté aux circonstances actuelles et une source d’inspiration pour la Compagnie dans ses efforts de renouveau. » En 1995, La Compagnie de Jésus effectua un réexamen de sa manière d’envisager les cadres et les moyens de sa vie apostolique. Sa 34ème congrégation générale, traitant de la coopération des jésuites avec les laïcs en mission, envisagea un « compagnonnage créatif » entre les uns et les autres, voire un leadership laïc dans les œuvres de la Compagnie, mais sans l’imposer. Dans la province de France, elle fut mise en œuvre en fonction des possibilités apostoliques qu’elle ouvrait. En 2006, le provincial, François-Xavier Dumortier, estima que les jésuites n’étaient pas les « uniques héritiers » d’Ignace et de ses premiers compagnons. La spiritualité dont ces derniers avaient eu l’intuition constituait un « patrimoine spirituel commun de la famille « ignatienne », une famille constituée par les jésuites, les religieuses, les prêtres et les laïcs qui [s’inscrivaient] dans cette tradition spirituelle marquée par les Exercices
[3]. »
 
Depuis le début du siècle, la mission s’est élargie. Dans le cadre d’un partenariat  autour d’une action sociale avec la Compagnie et des congrégations religieuses, la CVX a accepté de participer à l’animation de centres d’aide aux étudiants, principalement étrangers et de prendre part au Réseau Jeunesse Ignatien. Elle fait actuellement partie du CCFD. Son implication dans des œuvres communes a suscité de nouvelles générosités et permis d’aborder la question de l’engagement avec un regard neuf. Car une spiritualité a besoin de lieux pour s’incarner. Elle a besoin de personnes qui acceptent ce risque. Les 6000 membres de la CVX, les 700 à 720 communautés locales, dont les accompagnateurs sont à 62% des laïcs, les 46 régions sont une force pour une Communauté dont la vie des membres, selon l’article 8 des Principes généraux, est « essentiellement apostolique » et dont le champ de mission n’a pas de limites, puisqu’elle doit « apporter à tous les hommes la bonne nouvelle du salut et servir les individus et la société en ouvrant les cœurs à la conversion et en luttant pour changer les structures d’oppression. »
 
La CVX France est insérée dans une communauté mondiale, à laquelle elle a beaucoup donné et dont elle a beaucoup reçu, car les liens entre l’une et l’autre se sont manifestés dans les deux sens. Dès les années 70, les congrès mondiaux ont aidé au mûrissement en France de la réflexion sur la mission et ont permis aux membres de la CVX France de se sentir solidaires d’un monde plus vaste, dont les assemblées mondiales ont peu à peu précisé les contours. La famille ignatienne se mondialise, comme est devenue mondiale la culture, mais à l’appel du Christ qui nous incite à aller proclamer la bonne nouvelle partout, mais surtout aux marges, en union avec les hommes de bonne volonté.
 
Certes la CVX n’est pas le décalque des congrégations mariales. Mais elle en a gardé l’esprit en l’incarnant dans le monde actuel. Et ainsi c’est une longue tradition qui se maintient à travers les siècles, malgré les ruptures qu’a imposées l’histoire. Jean-Claude Dhôtel a conclu ainsi son introduction au Récit du Pèlerin : « Dans le Récit, Ignace n’a pas voulu se raconter. Il n’a pas transmis une autobiographie, mais un testament, ne retenant de sa vie que ce qui pouvait être utile aux compagnons de tous les temps et de tous les pays. Et c’est par là que le Récit est vraiment fondateur. A sa lecture, certains ont été et seront séduits par la personnalité d’Ignace et son aventure (…) comme lui-même avait été séduit par François et Dominique. Mais le Seigneur ne voulait pas qu’il devienne une copie conforme de François ou Dominique à l’usage du XVIe siècle. De même Ignace n’a pas voulu que ses compagnons le prennent pour modèle : il les a renvoyés à Dieu, « les gagnant au service de Dieu par le moyen des Exercices » (n° 82). Chacun gardant sa personnalité s’est alors attaché à la personne de Jésus, et c’est cela qui a fondé la Compagnie de Jésus. Fonder la Compagnie de Jésus aujourd’hui, ou telle congrégation religieuse ou groupe de laïcs de spiritualité ignatienne, ce n’est pas faire l’expérience d’Ignace, mais grâce à lui, faire l’expérience de Dieu pour consacrer sa vie à « aider les âmes », en acceptant d’entrer dans la culture d’aujourd’hui par l’étude et l’expérience sans cesser de suivre le Christ pauvre et humble, se mettre ensemble à la disposition de l’Eglise et de son chef visible afin de continuer la mission du Christ partout dans le monde
[4]… » La CVX doit poursuivre une tradition, mais en l’actualisant toujours et sans rompre avec l’essentiel.
 
 
 Monique Luirard
 


Monique Luirard
est religieuse du Sacré-Cœur de Jésus. Agrégée d’Histoire et docteur ès Lettres, elle a enseigné l’histoire contemporaine à l’Université de St Etienne et à l’Institut des Sciences Politiques de Lille. Elle est auteur d’ouvrages sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Titulaire d’une maîtrise de théologie, elle s’intéresse à la spiritualité et à l’histoire religieuses des 19ème et 20ème siècles.



 

[1] En janvier 1968, » les statuts de la CVX en France avaient été modifiés et il avait été précisé que seuls les « consacrés » étaient membres de plein droit.
[2] Une réflexion sur le cheminement proposé par les « Exercices spirituels » a abouti à la conclusion que la démarche pouvait s’appliquer aux groupes. Elle a eu parfois tendance à être trop systématisée.
[3] François-Xavier Dumortier, « Une année jubilaire », Jésuites 2006, p.4. En février 2008, la 35ème congrégation générale, intitula l’un de ses décrets « la collaboration au cœur de la mission » (§ 6).
[4] Ignace de Loyola, Récit, écrit par le Père Louis Gonçalves aussitôt qu’il l’eut recueilli de la bouche même du Père Ignace, Desclée de Brouwer, 1987, p. 41.
 
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Commentaires des internautes
Ode78/49 le 14/09/2013 à 17:35

Ode78/49

M'ayant intéressée depuis peu à cette Communauté de Vie Chrétienne, la motivation est: de se préoccuper du plus urgent, aller où les autres ne vont pas, de la disponibilité. Cela correspond bien à (Inigo) St Ignace de Loyola, j'ai eu la très grande joie de faire un exposé sur sa vie, qui est très intéressante à connaître pour comprendre la méthode Ignacienne: Tout pour la Plus Grande Gloire de Dieu et le Salut des Âmes. Cet exposé était accompagné également de l'église de Gesù de Rome (cette église que Ignace voulait faire construire à cet emplacement, malheureusement il est dcd le 31 Juillet 1556 à Rome, il n'a pas peu voir le début de la construction de cette église qui a commencé 1568. Les membres de cette Communauté de Vie Chrétienne, s'engagent par Amour de Jésus à servir, mais aussi de pouvoir travailler avec lui pour avancer dans le règne de Dieu. Un grand merci à toutes ces personnes qui s'engagent, ce que je remarque de la personne que je connais, c'est un visage rayonnant, un bien être, et dans le regard plein d'amour et de tendresse une flamme de joie, j'oserai dire que l'on peut apercevoir le christ dans ces personnes là, d'ailleurs lorsque l'on voit le sourire de Sœur Monique Luirard on comprend. Continuez à nous enseigner cette façon de Voir, de Sentir, de Vivre, d'Aimer d'être complètement avec notre Seigneur.

Ode78/49 le 16/09/2013 à 12:39

Ode78/49

M'ayant intéressée depuis peu à cette Communauté de Vie Chrétienne, la motivation est de se Préoccuper du Plus Urgent, aller où les Autres ne Vont pas, de la Disponibilité. Cela correspond bien à (Inigo) Saint Ignace de Loyola, j'ai eu la très grande joie de faire un exposé sur sa vie, qui est très intéressante à connaître pour comprendre en partie la méthode Ignacienne.
Tout pour la Plus Grande Gloire de Dieu et le Salut des Âmes. Cet exposé était accompagné également de l'église de Gesù de Rome (cette église que Ignace voulait faire construire à cet emplacement, malheureusement il les dcd le 31 Juillet 1556 à Rome). Il n'a pas pu voir le début de la construction de cette église qui a commencé en 1568, qui devient un modèle pour toutes les églises Jésuites.
Les membres de cette Communauté de Vie Chrétienne s'engagent par Amour de Jésus à servir, mais aussi de pouvoir travailler avec lui pour avancer dans le règne de Dieu.
Un grand merci à toutes les personnes qui s'engagent, ce que je remarque de la personne que je connais, c'est un visage rayonnant, un bien être et dans le regard plein d'Amour et de tendresse, une flamme de joie, j'oserai dire que l'on peut apercevoir le Christ dans ces personnes là, d'ailleurs lorsque l'on voit le visage et le sourire de Sœur Monique Luirard, on comprend.
Continuez à nous enseigner cette façon de Voir, de Sentir, de Vivre, d'Aimer, d'être complètement avec (et dans) notre Seigneur.

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