Actualités
Archives de la revue

Recherche détaillée >
À faire, à voir
Retrouvez-nous sur
Facebook et Twitter !
La Communauté de Vie Chrétienne
www.cvxfrance.com
Centre spirituel du Hautmont
www.hautmont.org
Saint Hugues
www.sainthugues.fr
Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°19 - Septembre 2012

Saint Ignace et la maison Sainte Marthe

La Maison Sainte-Marthe (« Casa Santa Marta ») était une œuvre de charité fondée par Ignace de Loyola en 1543, à Rome, pour accueillir des prostituées, leur offrant un programme de réinsertion sociale. Cette initiative apostolique novatrice, qui rendait la dignité aux personnes prostituées tout en s’attaquant au fléau de la prostitution, montre qu’aux sources mêmes de la spiritualité ignatienne se formulait déjà une option préférentielle pour les pauvres.


Qui aujourd’hui connaît les quatorze « œuvres de piété » que fonda saint Ignace à Rome ? Le souci apostolique d’Ignace ne s’est pas limité aux collèges ou aux missions ad extra. « Il fonda des maisons pour les orphelins, un groupement de nobles en faveur des mendiants ; il se préoccupa des Juifs, des Turcs et des malades. Parmi ces marginaux, il y avait des prostituées »[1].

Dix ans d’efforts

Dans la Rome du XVIème siècle la prostitution est un fléau social. Aux femmes qui souhaitent en sortir une seule voie s’ouvre : entrer dans un des couvents de repenties placés sous la protection de sainte Madeleine, la pécheresse repentante. Elles y vivaient recluses dans une vie de pénitence. Ignace est scandalisé de leur situation. Ces repenties n’ont pas forcément une vocation monastique ! En 1542 il imagine et crée pour elles la Maison Sainte Marthe. Le choix du patronage est significatif, le modèle offert n’est pas polarisé par leur passé mais ouvert à un avenir dynamique : Marthe est la maîtresse de maison accomplie qui accueillit Notre Seigneur.

Un des inconvénients des monastères de réhabilitées était aussi que tout le monde ne pouvait y entrer. Les statuts précisaient : « Il faut en exclure les malades, les femmes âgées, laides ou mariées ». Ces couvents n’avaient pas vocation à soigner des femmes usées et vieillies prématurément par leur métier. Aussi celles qui n’avaient plus de succès sur le trottoir trainaient leur misère dans les rues de Rome. Ignace consacrera dix ans d’efforts pour leur venir en aide.

Il commence par mobiliser un groupe de bienfaiteurs et, cela n’étonnera pas, frappe à la porte du Pape. Il obtient soutien et encouragement de Paul III qui lui accorde en février 1543 une bulle d’érection de la ‘Compagnie de la Grâce’, confrérie chargée de récolter les fonds et d’organiser l’œuvre. Ignace prévoit les statuts de la maison. Elle pourra accueillir les femmes mariées vivant dans le péché de fornication ou d’adultère, séparées de leur mari, et d’autre part les prostituées célibataires qui acceptent de rompre avec leur vie de débauche. « Les unes et les autres feront le choix » est-il spécifié.

L’admission

Avant d’être admises, les candidates rencontreront deux présidents laïcs et le confesseur de la maison. Le questionnaire « aide-mémoire » à la disposition des présidents est précis : elles seront interrogées sur leur origine, leur famille, leur santé, leur situation matérielle et sur leur intention. Tout cela n’est pas neuf et ressemble à ce qui se pratique déjà pour l’admission dans les foyers de repenties (comme d’ailleurs dans les noviciats religieux). Ce qui est plus nouveau dans le projet d’Ignace c’est le choix offert aux femmes. Choqué de les voir poussées de force dans une vie conventuelle, il décide qu’elles choisiront elles-mêmes la voie qu’elles souhaitent. Il prête attention à leur motivation : dans le cas où elles voudraient être religieuses, le feraient-elles par désespoir ou par amour authentique ? Polanco, le secrétaire d’Ignace, explicite les trois choix possibles : « Après un temps de probation, elles seraient rendues à leur mari ou bien elles entreraient dans la vie religieuse, ou bien elles seraient mariées honorablement. » 

La fondation a un nom et des statuts, reste à trouver l’argent et l’encadrement et aussi… des pensionnaires. Ignace payera de sa personne, arpentera les trottoirs comme le raconte avec humour un de ses biographes : « A l’époque où la maison Sainte Marthe fut fondée à Rome, Ignace eut coutume de les accompagner sur la voie publique… C’était un merveilleux spectacle de voir marcher le saint vieillard devant une jeune et jolie femme des rues… »

Grâce à lui et aux bénévoles qui le secondent la maison se remplit : quatre-vingt personnes y trouveront refuge en 1543. Ignace suit les choses de près et propose aux femmes une formation qui leur permettra un emploi rémunérateur. Des exercices spirituels sont aussi prévus : Ignace va lui-même donner une retraite. Les résultats suivent : deux ans après plus de la moitié d’entre elles sont reparties et ont repris une vie honnête.

L’entourage d’Ignace a bien essayé de le convaincre de renoncer à la tâche. « Pas du tout réplique-t-il. Quand même toutes mes peines  et mes efforts ne pourraient en amener qu’une seule à s’abstenir du péché, ne fût-ce qu’une seule nuit, pour l’amour de Notre Seigneur Jésus-Christ, je ne négligerais absolument rien… même si j’étais assuré qu’elle retournerait ensuite sur-le-champ à son ancien vice. »  En 1546, une crise éclate. Un religieux de Rome voit d’un mauvais œil cet apostolat et intente un procès à Ignace. Il aurait ouvert la maison sainte Marthe sans les autorisations requises, voudrait réformer le monde entier et prétendrait débarrasser Rome des femmes adultères. Heureusement le pape rejettera l’accusation  et il n’y aura pas de procès. D’autres difficultés se succéderont ensuite.

Et après ?

Il se fondera par la suite des établissements de ce type en Italie et en Espagne dont certains auront une longue durée. Mais en 1548 Ignace se retire et passe la main, d’autres projets l’attendent. Vingt ans après sa mort, la Casa Santa Marta est devenue un couvent de religieuses…

Aux siècles suivants, le relais sera pris par d’autres. Peut-on voir dans ces nouvelles réalisations une influence ignatienne ? C’est difficile à affirmer. Saint Jean Eudes (qui fit ses études chez les jésuites et souhaita entrer dans la Compagnie) fonde au 17ème siècle, avant même les eudistes, l’institut des sœurs de Notre Dame de Charité dont l’œuvre principale est l’accueil des femmes en difficulté. Au 19ème siècle, une des religieuses de cette congrégation fonde « le Bon Pasteur » d’Angers qui se développera mondialement. En 1930, le Père Talvas dans la mouvance de l’encyclique sociale « Rerum novarum » et de l’Action Populaire fondée par les jésuites fonde avec Germaine Campion un mouvement de laïques, « le Nid », dont le but est de lutter contre la prostitution et d’aider les femmes qui en sont victimes. Le Père Talvas avait fait les exercices et les proposait aux membres du Nid.

Même si l’action d’Ignace en ce domaine est peu connue et n’a pas eu de grands lendemains, la rappeler dans le contexte de la préparation de Diaconia 2013 n’est pas fortuit et peut être utile aux compagnons de CVX. Comment la grâce ignatienne éclaire-t-elle leur manière de participer à cet événement d’Eglise ? Jusqu’où l’échange et la fraternité avec ceux qui sont socialement ou affectivement blessés les mèneront-ils ?

Ignace manifeste une confiance en l’autre, dans la demande d’aide aux personnes disponibles, et d’argent à ceux qui peuvent en donner. Confiance aussi aux femmes emprisonnées dans leur vie donnée à tous vents. Il agit avec prudence, ne néglige pas l’information avant de les accueillir, ni la formation qui leur permettra de faire face à l’avenir. Il propose enfin des exercices adaptés au point où elles en sont. Le cadre de prière, l’alternative posée et une procédure les mettront dans les conditions de faire « élection ». Chacun n’a pas une logistique permettant une telle mise en œuvre, mais la famille ignatienne a déjà montré qu’en s’articulant les uns aux autres beaucoup de possibles deviennent des réalités.

L’Assemblée de la Communauté a souligné « l’écoute jusqu’au bout » comme une des caractéristiques du charisme qui rassemble la CVX. Et si le « jusqu’au bout » était d’ouvrir à l’autre un espace où sa liberté pourra éclore ?

Marie Emmanuel Crahay, as
 

[1] Charles Chauvin « La maison Sainte Marthe, Ignace et les prostituées de Rome » dans Christus n°149, p.117 à 126. Les autres citations sont tirées de cet article.
 
Impression Envoyer à un ami
Commentaires des internautes
Il n'y a pas de commentaire.
Réagir à cet article
Vous devez avoir un compte pour laisser un commentaire.