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Air du temps - Revue N°28 - Mars 2014

Résister au bavardage médiatique


Etre informés de tout, très vite, presque en temps réel. Les nouveaux médias sont formidables de nous faire croire que nous possédons ainsi le savoir. La moindre petite phrase est montée en épingle. Comment s’y retrouve-ton ? Bernard Ginisty nous propose un acte de résistance spirituelle pour faire sortir le sens profond de l’actualité.
 
Par Bernard Ginisty[1] 


 
L’information sur la vie privée du Président de la République française, reprise par la presse mondiale, ne vient pas d’un journal ou d’un hebdomadaire connu pour son travail d’investigation, mais de Closer qui se définit comme le magazine « des stars et des news people en live » ! Cette course à l’événement devient un des éléments de base de la santé économique d’une publication. Closer a procédé à un nouveau tirage de 150 000 exemplaires du magazine. Mais il n’est pas le seul. « André Fontaine, directeur du journal Le Monde de l’époque, pourra même avoir cette exclamation largement colportée dans toute son ambiguïté : c’est le Rainbow Warrior qui a sauvé Le Monde »[2] !
On peut ainsi faire toute l’histoire du journalisme né du rude combat pour promouvoir la liberté d’expression et ôter aux puissants le monopole de l’information. Au cours de la troisimène République les titres se multiplièrent car un des signes extérieurs de réussite d’un homme politique se manifestait par lla création d’un journal. Aujourd’hui, l’aspect entrepreneurial de la presse devient fondamental et conduit peu à peu des grands groupes à prendre le contrôle des medias. L’historien Patrick Eveno tire la conclusion de cette situation dans son ouvrage sur la Presse quotidienne nationale[3] : "Il faut s'occuper des lecteurs, faire du business et du marketing, envisager enfin que la presse est une industrie avant d'être un sacerdoce".
Avec l’apparition du numérique c’est la vitesse de l’information qui est encore plus privilégiée. Dans ses Mémoires Hervé Bourges qui fut un des premiers rédacteurs en chef de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien fait le bilan de l’évolution d’un métier qu’il a connu depuis le militantisme de la lutte contre la guerre d’Algérie jusqu’à la présidence d’une grande chaîne de télévision, puis du CSA. Il s’interroge longuement sur les dérives d’une information marquée par «la rapidité, la caducité, la brièveté » pour conclure : « la déontologie des journalistes passe donc aujourd’hui par un acte de résistance délibéré contre ces nouvelles contraintes temporelles dictées par les nouveaux medias »[4].
Peut-être nous faut-il réfléchir davantage sur la rupture qui s’annonce. Ainsi, à l’heure où internet et la télévision nous donnent l’illusion de vivre en  « temps réel » l’actualité du monde, le passage à l’écrit deviendrait secondaire. La société marchande est en train de nous transformer en consommateurs de « news » et risque de conduire à ce qu’annonçait Georges Bernanos : « Être informés de tout et condamnés ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles »[5]. Le rapport à l’écrit reste l’outil indispensable à la réflexion critique sur l’événement. En effet, comme l’écrit Emmanuel Mounier, l’événement “ par violence nous pénètre et nous emporte et nous jette transfigurés là où ne savions pas aller quand nous composions des chemins[6].
Les informaticiens ont lancé l’expression temps réel pour afficher la volonté de réduire à néant le temps qui sépare un événement de sa traduction symbolique dans un langage et de sa communication à autrui. Une démocratie ne peut fonctionner que si l’émotion télévisuelle et l’illusion informatique du temps réel ne balayent pas le travail critique de la lecture de l’événement.
Dans un ouvrage particulièrement incisif, l’ancien vice-Président des Etats Unis, Al Gore analyse comment la perte du rapport à l’écrit est une des sources de la crise de la démocratie dans son pays. Évoquant le temps record que les Américains passent devant l’écran de télévision, Al Gore fait le constat suivant : « Celui qui passe quotidiennement quatre heures et demie devant la télévision aura vraisemblablement un modèle de fonctionnement cérébral fort dissemblable de celui qui lit pendant quatre heures et demie » et il poursuit : « L’axiome bien connu qui préside aux journaux télévisés locaux est « Plus çà saigne et plus ça paye ». (Ce à quoi certains  journalistes désabusés ajoutent « plus tu penses et plus tu crains ») »[7].

C’est aujourd’hui un travail non seulement citoyen, mais spirituel, de résister au bavardage médiatique qui nous transforme en spectateurs irresponsables d’un feuilleton dont il faut sans cesse trouver des rebondissements. Ce va et vient permanent entre la construction d’idoles journalistiques et le récit de leur chute, s’il fait vivre des magazines, nous enferme dans de l’imaginaire. Les anthropologues nous apprennent que l’apparition de l’ordre de l’humain se traduit par le passage de la réponse du «  temps réel » de l’instinct à un « temps différé », où l’être vivant introduit une question là où l’instinct suffisait à le réguler. La vitesse de réaction fait alors place au temps de la réflexion. C’est d’ailleurs ce à quoi les grands spirituels nous invitent : non seulement accueillir l’événement, mais prendre le temps de le relire pour qu’apparaisse sa signification profonde.
 
14/01/2014
 
 


[1]  Bernard Ginisty, de formation philosophique, a exercé pendant plus de 20 ans des responsabilités nationales dans la formation des travailleurs sociaux. Il a été pendant cinq ans directeur de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien et, à ce titre, cofondateur de l’association ATTAC. Il a enseigné à la Faculté des Sciences Sociales et Economiques de l’Institut Catholique de Paris. Par ailleurs, il a présidé la “Maison des chômeurs et de la citoyenneté sociale” à Toulouse.
 
[2] Patrick CHAMPAGNE : Le médiateur entre deux Monde Le journalisme à l’économie in Actes de la recherche en sciences sociales, 131-132, mars 2000  p.14. L’affaire du Rainbow Warrior est une opération commanditée par François Mitterrand à laquelle le gouvernement et les services secrets français prennent part, en 1985, en coulant le navire amiral de l'organisation écologiste Greenpeace, le Rainbow Warrior, qui faisait route vers Mururoa pour protester contre les essais nucléaires français. Le photographe Fernando Pereira périt dans le naufrage. C’est une enquête du journal Le Monde qui lança l’information sur cet événement.
[3] Patrick EVENO : La Presse quotidienne nationale : fin de partie ou renouveau. Éditions Vuibert 2007
[4] Hervé BOURGES : De mémoire d’éléphant Editions Grasset Paris 2000
[5] Georges BERNANOS : La France contre les robots  in Essais et écrits de combats Tome 2, Gallimard, collection La Pléiade, 1995, page 1051
[6] Emmanuel MOUNIER : Refaire la Renaissance Editions du Seuil, collection Points Essais 2000, page 78
[7] Al GORE : La Raison assiégée. Editions du Seuil, 2008, page 29. Analysant le journalisme états-unien, il écrit: « La profession journalistique s’est transformée en business de l’information, pour devenir peu à peu l’industrie médiatique qui est désormais presque uniquement la propriété des grands groupes. Le philosophe allemand Jürgen Habermas voit en ce phénomène la « reféodalisation de la sphère publique » page 26
 
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