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Rencontrer des migrants

Les tragédies qui se répètent en Méditerranée nous interpellent directement.
Qu’est-il possible de faire en tant qu’Union Européenne, État ou individu ? Entre
générosité et frilosité nous balançons. Michael Schöpf s.j., longtemps directeur
du Service jésuite des réfugiés (J.R.S.) nous invite à ne pas avoir peur de la rencontre
avec les migrants afin de nous forger notre propre conviction politique, loin
des fantasmes.

 
Les images qui nous parviennent de la Méditerranée témoignent
d’un temps de mort et de violence dans lequel nous sommes
entrés.
Cette mort n’est pas symbolique ou psychologique.
Elle est réelle et physique. Nous avons d’abord été choqués par
ces petits bateaux chavirés devant les côtes italiennes ;
ensuite par les nombreux corps rejetés
par la mer presque chaque jour ;
et maintenant par la brutalité des passeurs qui embarquent les
demandeurs d’asile dans des Zodiac qui ne pourront jamais arriver
à destination.
Nos pays sont entrés dans cette spirale de la violence au moins deux fois.
Pendant presque un an ils ont refusé
de sauver les vies des naufragés, en mettant en place un contrôle
des frontières qui ne comprenait aucun mandat humanitaire pour
la recherche active des personnes en danger.
Et aujourd’hui les politiques européens proposent
comme solution de couler les embarcations au plus près des
eaux libyennes.
Les demandeurs d’asile ne pourraient alors plus
quitter l’Afrique pour s’adresser à nous.
 
Pourtant, d’autres moyens existent bel et bien dans nos cadres légaux.
Ce sont des moyens raisonnables dans le sens propre du mot.
Plus de 90% des demandeurs d’asile syriens
obtiennent un titre de protection une fois arrivés en Europe.
Pourquoi leur imposer ce voyage en Zodiac comme unique solution
de survie, au lieu d’accepter une demande de visa destinée au même but :
constater si oui ou non ils ont droit à l’asile en Europe ?
Cette solution mettrait hors-jeu le business plan des passeurs,
par la même occasion.
 
peur de perdre le contrôle
 
D’autres solutions existent, pour d’autres groupes de réfugiés potentiels :
la réinstallation dans un pays européen pour ceux qui
ne sont toujours pas en sécurité dans leur pays de premier accueil ;
la réunification des familles qui facilite souvent l’intégration ;
et un accueil temporaire dans nos pays, si un exode en grand
nombre est provoqué par des violences, comme c’était le cas en
ex-Yougoslavie.
Malheureusement, cette réflexion raisonnable nous fait peur.
Ou faudrait-il mieux dire que malgré le choc causé par le grand
nombre de morts, persiste notre peur face à ceux qui s’adressent
à nous pour sauver leurs vies ?
Nous craignons profondément de perdre le contrôle que nous exerçons
sur nos vies et sur les leurs, et refusons ainsi des solutions

intelligentes et pratiques.
 
Quel remède ?
 
Actuellement, notre stratégie tente de renforcer les contrôles et
de rendre invisibles les réfugiés et leurs demandes. Si nous détruisons
leurs Zodiac déjà en Lybie, on ne les verra plus mourir - et une fois
loin de nous, ils ne pourront plus s’adresser à nous. Nos politiques
d’asile ont déjà fait naître bien des lieux qui garantissent d’une
manière comparable une certaine invisibilité des réfugiés et permettent
d’éloigner leurs supplications.
Les centres de rétention en témoignent, autant que la pauvreté
des demandeurs d’asile qui vivent comme SDF dans nos rues.
 
 
 
crédit photo UNHCR
Une de mes collègues a rencontré dans un centre de rétention un
homme, père de famille, tout juste rescapé d’un naufrage en Méditerranée.
Il lui a parlé de sa famille, sa femme et ses enfants, dont
il ne savait plus rien. Étaient-ils sains et saufs en Italie ? ou
bien à Malte ? ou bien noyés ? Il ne pouvait plus supporter cette
incertitude et la terrible possibilité de leur mort.
En pleurant il disait : « Je ne peux pas dire que nous n’étions pas au courant.
Nous connaissions le risque. En voulant sauver ma famille d’une
mort certaine dans la guerre, je l’ai tuée ! »
Ma collègue, mère de famille elle-même, était émue aux
larmes, elle aussi. Elle réalisait alors cela : c’est nous-mêmes qui
avions fortement contribué à la mort de cette famille, parce que
nous n’avions pas été prêts à recevoir leur supplication autrement.
Le remède est la rencontre - pour nous autant que pour eux.
 
Il est possible d’accueillir, de s’ouvrir à une rencontre, sans
que le résultat doive être défini d’avance, sur le plan personnel et sur le plan politique.
La volonté d’accueillir inclut la possibilité de me laisser moi-même transformer
par cet échange, d’une manière que je ne prévoyais pas.
 
En France, le Service jésuite des réfugiés a demandé à des citoyens
d’héberger temporairement dans leurs appartements des demandeurs
d’asile qui vivaient dans la rue, au début de leur procédure.
L’expérience a été très positive pour les hôtes. Beaucoup d’entre
eux disaient qu’ils ne savaient pas dans quelle mesure ils seraient
capables de réussir à offrir cette hospitalité. Cette expérience n’a
pas seulement changé les relations entre les hôtes et les personnes
accueillies, qui se sont tous découverts comme des êtres
humains égaux, avec des peurs et des espoirs comparables. Cette
expérience a aussi profondément formé leurs revendications politiques
qu’ils ont développées par la suite.
La solidarité sur un plan politique naît d’une expérience
qui nous a permis de nous rendre compte que personne d’entre
nous n’est destiné à la mort. Elle porte le visage de ceux que nous
avons rencontrés : dans nos appartements, dans un projet de
notre commune ou ailleurs.
 
Le pape François ne fait pas autre chose : il fait primer la pastorale
sur la doctrine, parce qu’il voit comment la rencontre sans
a-priori avec ceux qui souffrent nous permet de comprendre la vie
que Dieu a imaginée pour nous.
Une culture de la mort n’a plus sa place sous cet horizon.
Je crains que les incitations morales et les obligations imposées
seules n’aient qu’une faible chance de nous changer profondément
et de nous permettre de surmonter notre peur. C’est la
pratique de la rencontre qui nous ouvrira à des solutions plus justes
sur un plan personnel, local et international. Il s’agit d’une vertu
qui nous fait apprendre par la pratique. Je vous invite à aller
vers ces rencontres avec les réfugiés, pour former votre opinion
sur la politique migratoire dont nous aurions besoin.
 
Michael Schöpf s.j.

 
Il travaille à l‘Institut d’Études sociales et du Développement auprès de la Faculté de philosophie des jésuites à Munich, Allemagne. Formé
en philosophie et sociologie de développement, il a une longue expérience dans le Service jésuite des réfugiés dont il était directeur pour
l’Europe entre 2008 et 2014.


Pour s’informer :
- le Service jésuite des réfugiés http://www.jrsfrance.org/

Manifeste...
"Nous ne serons pas complices par notre silence"
Un manifeste signé par la CVX Europe et le réseau européen migration de la CVX.
A lire sur cvxfrance.com

 

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