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Les paradoxes du pèlerinage

 

Les paradoxes du pèlerinage

 
Entre sédentarité et déplacement, dépouillement et enrichissement, présence et absence, le pèlerinage à toutes époques reflète une quête du Christ, une quête de l’homme, souligne monseigneur Albert Rouet, archevêque émérite de Poitiers.


 
Le premier mot de Dieu adressé à un humain historiquement envisageable, Abraham, est : «Va, quitte ton pays et pars». Abraham, entreprend alors une migration particulièrement longue. Des milliers de kilomètres. Or, ce n'est pas une errance. Il va de lieu humain en lieu humain. C’est une marche d'humanité à humanité.
Pour la foi chrétienne, il n'existe pas d'espace sacré. La seule référence sacrée n’est ni des lieux (on peut se passer d'église), ni des choses, c'est l'homme. Car lui seul est image vivante de Dieu.
Voyez le paradoxe : la même religion, qui pose qu'il n'y pas de lieu sacré, est aussi celle qui encourage les pèlerinages, le déplacement de lieu à lieu.
 
Pèlerinage et sédentarité 
Pour prouver ce paradoxe, je vais prendre deux époques hautement marquées par des pèlerinages, qui ont été en même temps des époques de construction et de sédentarité.
La première période se situe au IVe siècle. Le christianisme était jusqu'alors une religion "illicite". Et en 314, l'empereur Constantin, donne au christianisme le statut de religion reconnue. Alors d'un seul coup, dans le bassin Méditerranéen, les chrétiens bâtissent des églises, fondent des évêchés... Le christianisme s'installe. A cette même époque, naissent les premiers pèlerinages chrétiens. Dès la paix de Constantin, nous avons des témoignages de déplacements vers les lieux saints de Palestine. Par exemple, le journal de voyage d'une bordelaise, Ethérie, qui pérégrine dans le deuxième tiers du IVe siècle et parcourt toute la Palestine, les monts du Sinaï, l'Egypte …
 
Deuxième grande époque des pèlerinages, le Moyen Age. Le temps de l'art Roman où nos campagnes «se couvrent d'un grand manteau blanc d'églises». Au moment de cette grande sédentarisation, nous avons le même mouvement qu’au temps de Constantin, les pèlerinages reprennent. Ce double mouvement de sédentarisme et de déplacement est probablement le même que nous vivons aujourd'hui. Au moment où notre société a bétonné tout ce qu'elle pouvait bétonner et où notre espace est humainement très sédentarisé, les pèlerinages reprennent.

L’homme est double 
Pourquoi, quand l'homme s'installe, éprouve-t-il d'un seul coup le besoin de partir ? Pour moi qui essaie d'être croyant, de la même manière que l'on ne peut pas enfermer Dieu dans des mots, on ne peut pas davantage enfermer l'homme dans une seule situation. L'homme est un sédentaire. Mais il n'est pas que cela. Il est aussi celui qui marche, ce perpétuel insatisfait, ce perpétuel questionneur. Par conséquent, le déplacement, le pèlerinage, disent l'autre aspect de l'homme. L'homme a besoin d'ailleurs. Homme irrémédiablement double.
 
Ethérie se retrouve dans le nord de la Palestine. Elle rencontre un évêque, sédentaire. Il n'y a pas d'évêque nomade. Il lui montre le tombeau d’Abraham et des siens. Pour nous, modernes, à l’évidence, ils ne sont pas passés par là.
Or, ce n'est pas la vérité historique qui est première. Ce qui est premier est qu'on établisse un endroit pour faire mémoire. Si vous êtes croyant, un lieu où réactiver les fondements de la foi; si vous êtes chercheur de sens, un lieu pour les fondements de votre humanité. Des endroits de mémoire.
 
On ne fait mémoire qu'en célébrant, qu'en ritualisant la mémoire. Vous n'y étiez pas, il n'y a pas de photos, il n'y a pas d'archives. La seule chose que vous puissiez faire, c'est d'évoquer. De manière symbolique, par des rituels, des chants, des prières, des processions liées à un lieu donné. Vous constituez un endroit comme source de mémoire, qui devient donc source d'existence.
Notre mémoire nous constitue dans notre identité humaine et de croyant.
 
 
Selon la foi chrétienne, le contenu des pèlerinages est également double.
 
Il est d'abord «Ad sancta», vers les choses saintes. Le pèlerin va d'église en église, parce qu'elles sont riches en reliques. Aller vers ces reliques, c'est aller vers une présence. On s'en va en pèlerinage pour être présent à quelqu'un, pour bénéficier de la présence de quelqu'un. C'est une rencontre entre un homme qui vit à telle époque et qui va voir quelqu'un, un saint, dont les restes, les reliques, même minuscules, reposent là. C’est une visitation. Ce n'est qu'en fonction de cette présence au saint qu'il résulte très rapidement, une présence à soi-même.
 
 
Les pèlerinages sont aussi des mouvements de dépouillement et de conversion. Le dépouillement est fondateur de la dimension pénitentielle des pèlerinages. Il s'agit de se défaire de ce qui nous retient. Tout ce qui nous lie, nous attache, est contraire à la vocation de l'homme. Tout laisser et partir. Prendre le minimum pour s'en aller. Ce dépouillement appartient à l'essence du pèlerinage. Aujourd'hui, dans notre société d'abondance, beaucoup sont très sensibles à cette exigence de dépouillement, d'aller à l'essentiel,
 
Donc vous partez pour vous défaire de tout ce qui vous empêche d'être réellement vous-même et conforme à votre propre conception de l'existence. Vous partez pour vous retrouver : le contraire du déplacement. Il faut se rendre absent à tout ce qui nous entrave et nous attache là où l'on est, pour trouver la présence à un autre ou une autre présence à soi.  Surgit alors un autre paradoxe: une présence sous forme d'absence.
 
Le lien entre présence et absence est le thème de la pauvreté. Ce qu’on appelle aussi, depuis les Evangiles, la sequela Christi, la suite du Christ.
Celui qui l'a le mieux résumé, est saint Jérôme à la fin du IVe siècle : «suivre nu le Christ nu». Le véritable détachement ne peut être envisagé que sous le dépouillement avec un Autre.
 
La suite du Christ, dont parlent les premiers textes chrétiens depuis l'Evangile «si quelqu'un m'aime qu'il vienne à ma suite», est la définition même du pèlerinage. Toute vie de croyant est pèlerinage.
 
 
Mgr Albert Rouet
Texte revu en mai 2014 pour la Revue Vie Chrétienne d’après une conférence organisée par l'Association des Amis des Chemins de Saint-Jacques à Poitiers, le 1er février 2003.
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