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Spiritualité ignatienne - Revue N°68 - Novembre 2020

Le temps, c’est nous !

Gérer notre temps, c’est gérer notre liberté. Chacun a pu en faire l’expérience pendant la « pause » de nos trois mois de confinement. À la lumière de l’Évangile et de la prise de décision dans les Exercices spirituels, Jacques Fédry s.j. nous invite ici à « prendre le temps en le recevant », par une attention à la grâce qui passe pour cueillir le « présent » que Dieu nous fait à chaque instant (1).

 
Les Exercices spirituels sont une démarche pour se disposer à laisser Dieu agir en nous, et nous amener à prendre une décision de conversion qui en est le centre. Ignace l’appelle l’élection, c’est-à-dire le choix : choix d’un état de vie, ou choix d’une réforme de sa vie. Le paradoxe de cette décision vitale est celui qui est au cœur de notre liberté : elle n’est jamais autant intimement et personnellement nôtre que lorsqu’elle elle est reçue de Dieu. À l’image du Christ selon l’évangile de Jean, qui ose affirmer le « Je suis » divin tout en redisant sans cesse tout recevoir de son Père. Dans les Exercices, le retraitant prend sa décision en la recevant de Dieu. C’est ce même paradoxe que nous pouvons vivre dans la manière de gérer notre temps, c’est-à-dire gérer notre liberté.
 
Le temps, c’est nous. Le « temps » ne préexiste pas à mon activité, c’est le temps de mon activité, une manière de parler de son déploiement. C’est le fruit de notre liberté. Arrêtons donc de dire : « Je n’ai pas eu le temps de te rendre ce service », mais disons honnêtement : « Je n’ai pas pris le temps de faire ce que tu m’as demandé », car j’ai bien trouvé ce jour- là le temps de faire beaucoup d’autres choses auxquelles j’ai donné la préférence. On trouve toujours le temps de faire ce qu’on aime. La gestion de notre temps, c’est la gestion de nos choix, de nos priorités, de notre liberté. Une évidence ? Oui, mais souvent occultée !
 
 
Le temps avec Jésus Christ
 
Regardons dans les évangiles comment Jésus passe ses journées : il n’est jamais stressé en « courant après le temps » comme nous. Il sait d’où il vient et où il va, il sait quelle est sa mission et quand son « heure » arrivera : celle de sa glorification par sa mort. Il vit paisiblement le « présent » des événements parfois imprévus, comme ce jour où il s’enfuit avec ses disciples pour chercher un moment de calme, et où il trouve en débarquant une foule qui l’a devancé et qu’il instruit longuement (Mc 6, 31-34). Quand on l’informe qu’Hérode cherche à le faire mourir, il répond : « Allez dire à ce renard : “Voici, je chasse les démons aujourd’hui et demain, et le troisième jour, c’est fini. Mais il me faut poursuivre ma route aujourd’hui et demain, et le jour suivant, car il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem” » (Lc 13, 32-33)

 
Ce que Jésus vit, c’est ce qu’il enseigne. Il nous invite à le suivre dans son style et sa manière, dans une confiance totale au Père : « Ne vous inquiétez pas, en disant : “Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ?” – tout cela les païens le cherchent sans répit – il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 31-34).
 
Jésus invite à plusieurs reprises à profiter de l’occasion favorable qui se présente pour nous convertir. Il pleure sur Jérusalem qui n’a pas reconnu le moment où elle était visitée. Il reproche aux foules qui savent bien discerner les signes du temps atmosphérique de ne pas de pas reconnaître « le temps présent » (cf. Lc 12, 54-56).
Le texte grec dit : kairon touton, ce qu’on peut traduire par « cette opportunité », « ce moment favorable », « cette bonne occasion », « ce temps de grâce », « cette chance à ne pas laisser passer ». Préparons-nous à accueillir la « grâce qui passe ».
 
 
Savoir reconnaître les moments de grâce dans notre vie
 
L’interpellation principale de Jésus, en particulier selon l’évangéliste Luc, c’est l’aujourd’hui de la conversion, la grande opportunité (kairos) de notre existence terrestre. Quand il pleure sur Jérusalem dont il décrit la catastrophe qui se produira effectivement une quarantaine d’années plus tard sous le commandement du général romain Titus en l’an 70, il est navré d’une occasion manquée :
 
« Si toi aussi tu avais su, en ce jour, comment trouver la paix… Mais hélas ! Cela a été caché à tes yeux ! (…) Tes ennemis ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment favorable (kairos) où tu as été visitée » (Lc 19, 41-42. 44).(2)
 
À la fin de son beau livre Ordonner son temps à la manière d’Ignace (3), Denis Delobre écrit : « Laissez du temps à l’imprévu qui surgira en cours de journée. Ne remplissez votre agenda qu’à 60 % ». C’est dire avec humour : laisse à l’imprévu de Dieu presque autant de place qu’à tes prévisions ! Cette attitude est bien résumée dans la recommandation finale de son livre : « Vivez au mieux le temps qui vous est donné ». Cela ne contredit nullement la nécessité de la prévision dans nos vies. Comme le disait le père Paul Beauchamp s.j., le vrai destinataire de l’invitation de Jésus à ne pas se soucier du lendemain (cf. Mt 6, 25-34, cité partiellement plus haut), ce n’est pas le paresseux, mais la « femme forte » des Proverbes, qui « rit au jour à venir » puisqu’elle a tout préparé avec diligence dans sa maisonnée (Pr 31, 10-31).
 
Dans la monotonie de nos vies familiales ou communautaires surgissent des moments de grâce où nous commençons à nous rencontrer en vérité, à être heureux ensemble. Sachons les repérer et les préserver. D’où cette autre recommandation de Delobre : « Prenez du temps avec les autres. Goûtez les temps de pause. » Une expérience qu’il nous a peut-être été donné de faire pendant le temps du confinement ?

 
La patience devant les « contretemps »
 
Vivre, c’est faire des projets. Mais les choses se déroulent rarement comme nous l’avions voulu ou prévu. D’où l’agacement, l’énervement, le stress. Comment accueillir sereinement ces divers « contretemps », les contrariétés et les contradictions ? La réponse unanime des disciples du Christ – « maîtres spirituels » ou simples « fidèles » – reviendra toujours en substance à ceci : « Tout est grâce », tout est un « présent » de Dieu. La philosophe juive Simone Weil, décédée à Londres en 1943, invitait à voir dans tout événement, heureux ou éprouvant, un « Je t’aime » que Dieu nous chuchote. « Je bois un verre d’eau, l’eau est le « Je t’aime de Dieu ». Je reste deux jours dans le désert sans rien à boire. Le dessèchement de la langue est le « Je t’aime » de Dieu. »
 
Cette sérénité repose sur une conviction intime et indéracinable : celle d’être aimé de Dieu, aussi bien en temps de détresse qu’en celui du bonheur. Elle peut être renforcée en expérimentant que les plans de Dieu se révèlent finalement meilleurs que les nôtres. « God had a better plan », inscription vue à l’arrière d’un taxi de Douala, ou cette prière d’un jésuite italien : « Merci, Seigneur, de ce que les choses se soient déroulées autrement que je l’avais prévu ! »
 
Puissions-nous vivre sous le regard souriant de Celui qui nous donne la vie et fait le « présent » de tout ce qui nous arrive, y compris en donnant la force pour y réagir.
 
Jacques Fédry s.j.
directeur du Centre spirituel Vouela
à Brazzaville.
 


 
 
(1) Cette réflexion a fait l’objet d’une présentation plus développée, anthropologique et spirituelle, dans la revue Christus, n°267, juillet 2020. Merci au directeur de Christus de nous avoir autorisés à reproduire de larges extraits de l’article.
(2) La Traduction oeucuménique de la Bible (TOB) traduit : « le temps de ta visite ».
(3) Ordonner son temps à la manière d’Ignace Éditions Vie chrétienne, 2015.

Crédits photos: 

© Fcscafeine / iStock
© Catherine Raphalen
 
 
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