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L’argent dans la décision

Plaisir, pouvoir, liberté... l'argent peut donner bien des avantages et fasciner pour cela. Etre libre vis-à-vis de l'argent pour prendre une décision? Pas si simple, explique Etienne Perrot s.j., économiste, car ce n'est pas un moyen neutre.


Selon Ignace, accepter un bénéfice (ecclésiastique), puis demander à Dieu de s’y manifester, voilà qui relève d’une passion désordonnée : c’est mettre le moyen (le bénéfice) à la place de la finalité (l’expérience de Dieu). Sans que nous en ayons bien conscience, dès que l’argent intervient, beaucoup de nos décisions procèdent ainsi : l’argent (le moyen) prend la place de la fin. Pour déjouer ce piège du Malin, rien de tel que de regarder la tête (sociale), puis la queue (individuelle), de ce serpent trompeur, avant d’introduire l’argent dans le discernement.

La tête sociale du serpent

 
Les psychanalystes se sont amusés à comparer le plaisir que donne l’argent avec le plaisir anal des petits enfants : plaisir de retenir, plaisir de relâcher. Mais ce plaisir d’argent ne peut naître que dans des civilisations où l’argent est nécessaire, les civilisations urbaines, qui favorisent l’accumulation au profit de quelques-uns, la plus grande masse s’épuisant à chercher de l’argent. En sont témoins les prophètes de la Bible, notamment Amos. Notre civilisation baigne dans le même liquide, au point que certains économistes ont détourné la fameuse formule « à qui a on donnera, à qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » pour en faire une loi économique qualifiée de « loi Matthieu » (de Mt  25, 27).
Pour contrer cette puissance de l’argent, certains ont imaginé de recréer des communautés sans argent –ou presque- sous formes d’associations dont les membres pratiquent le troc entre eux ; ce sont les SEL (Services d’échange locaux) qui ne fonctionnent bien que dans des groupes restreints où la confiance mutuelle se maintient, où, selon la logique des civilisations rurales, la solidarité est davantage celle du voisinage que celle des échanges commerciaux.
 

La queue  individuelle du serpent

 
Le plaisir d’accumuler l’argent ne contredit pas le plaisir inverse, celui de le relâcher, ne serait-ce que pour montrer qu’on en a : si parfois les impôts semblent nous arracher le cœur, il n’en va pas de même lorsque nous faisons de grosses dépenses pour celles et ceux que nous aimons.
À ce plaisir d’accumuler et de dépenser s’ajoute la passion du pouvoir. L’argent est devenu la finalité absolue parce qu’il donne l’impression d’être le moyen absolu, ce que le poète Charles Péguy a traduit dans le vers célèbre « Tout s’achète et se vend et se pèse et s’emporte. » Tout ? Sans doute pas. Mais du moins nous en avons l’impression. Que ne ferions-nous pas (pour nous-mêmes, pour les pauvres, pour les chômeurs, pour les enfants, pour les Églises, pour les associations humanitaires, pour les pays en développement…) avec quelques euros de plus !
Au plaisir et au pouvoir que l’argent procure s’ajoute la liberté individuelle, celle de l’anonymat des villes : qu’importe qui je suis pourvu que je puisse payer. Le mendiant de la rue de Sèvres le sait d’instinct : plutôt qu’un sandwich à cinq euros, il préfère les cinq euros, qui lui procurent la liberté d’acheter le sandwich… ou autre chose. Certes, cette liberté est très relative (à la quantité d’argent, à ce qu’offre le marché) mais c’est une liberté fortement ressentie.
 



L’argent dans le discernement

 
Remettre l’argent à sa place, ce n’est pas le faire disparaître, comme si l’argent n’était que plaisir personnel, pouvoir de contraindre et liberté individuelle, alors qu’il est aussi vecteur d’une solidarité élargie et responsable. Il ne convient pas non plus de s’en débarrasser pour être « libre » vis-à-vis de l’argent, à la manière dont les mauvais joueurs de football se débarrassent du ballon. Car le but n’est pas de cultiver notre propre satisfaction.
Pour intégrer l’argent dans la démarche de discernement, il faut tordre le cou à l’idée que l’argent n’est qu’un moyen neutre, à la manière d’un marteau qui peut servir aussi bien à planter un clou qu’a tuer son voisin ; car l’argent est d’emblée social ; c’est une créance à vue sur une communauté de paiements. (Cette communauté rassemble tous ceux qui acceptent mon argent en échange de leurs services.)
De plus, l’argent est le révélateur des valeurs qui sont réellement les nôtres. Nous prétendons être efficaces, habiles, francs, justes, généreux, charitables, solidaires, fraternels ; et nous nous satisfaisons aisément des quelques gestes qui traduisent ces bons penchants. Or l’argent est un bon critère pour éprouver la réalité de ces valeurs affichées. Car, comme a fini par le comprendre l’anthropologie économique, la valeur n’est jamais que ce qui donne sens à un coût. Est-ce que ce que je cherche « vaut » le coût ? C’est la première question à se poser ; et l’argent permet de mesurer ce coût. Mesure imparfaite, certes (car il y a des coûts psychologique et sociaux qui ne se mesurent pas en argent) mais mesure nécessaire. La mesure de ce coût ouvre la carrière du seul discernement qui, au sens propre, ne se paie pas de mots.
Mais le discernement implique une seconde question : non pas simplement « est-ce que ça vaut le coût ? » mais aussi « l’argent que j’utilise pour acheter ça, a quoi, ou à qui, va-t-il manquer ; qui va finalement en payer le prix ? » Devant cette question, l’argent perd sa fascination trompeuse.
 

Conclusion

 
Le discernement  dans l’usage de l’argent ne consiste pas simplement à regarder si la caisse a de quoi payer ce qui nous semble bon ; il conduit à s’interroger sur qui, ou quoi, en subira les conséquences négatives. Car l’argent ne fait pas le bonheur… de ceux qui en manquent. 
 
Etienne Perrot s.j. 

 

Étienne Perrot s.j., économiste travaillant à Genève, spécialiste des phénomènes de rente et de l’économie de la corruption.
Il enseigne aussi à l’Institut catholique de Paris et à l’université de Fribourg (Suisse).
Ses publications portent sur le discernement dans la vie professionnelle, l’éthique des affaires et les fonctions sociales et anthropologiques de l’argent.
Derniers ouvrages publiés : La séduction de l'argent (Desclée de Brouwer 1996), L'argent (Salvator 2001),  Refus du risque et catastrophe financière (Salvator 2008), Le discernement managérial, (Desclée de Brouwer 2012), Exercices spirituels pour managers (Desclée de Brouwer 2014).
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