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Spiritualité ignatienne - Revue N°12 - Juillet 2011

La tentation sous couleur de bien

L’un des pièges les plus dangereux sur la route de qui veut  généreusement se mettre au service de Dieu, c’est la tentation « sous l’apparence du bien », car elle peut complètement pervertir notre décision. Elle menace plus particulièrement ceux qui ont déjà fait le pas d’une conversion et orienté leur vie vers Dieu.

Ignace a bien connu cette tentation dans les premiers temps de sa conversion ; c’est pourquoi il a pu montrer comment s'en garder dans les Règles du discernement des esprits de 2ème Semaine, au moment où le retraitant peut être « attaqué et tenté sous apparence de bien » (Exercices spirituels n° 10).
 
Des exploits pour Dieu
Relisant à trente ans de distance les débuts de sa conversion et « les exploits qu’il avait à faire pour l’amour de Dieu » (Récit n° 11), Ignace y reconnaît la générosité d’un cœur désireux de se consacrer entièrement à Dieu, mais une générosité mal éclairée, manquant du discernement qui doit la régler (Récit n° 14). Il va découvrir progressivement, « guidé par Dieu comme par un maître d’école », que son désir d’en faire toujours plus, dans le domaine des oraisons et des pénitences, ne vient pas forcément de Dieu, mais plutôt du « mauvais esprit » qui cherche à nous détourner subtilement de faire sa volonté.

Ainsi, à Manrèse, au moment d’aller dormir, il se met à éprouver de « grandes consolations spirituelles », qui mordent sérieusement sur le temps, déjà réduit, qu’il s’était fixé pour le sommeil. Il réalise que ces "élans de piété" ne venaient pas du bon esprit, et « il conclut qu’il était mieux de les laisser et de dormir pendant le temps destiné au sommeil » (Récit n° 26).

Cette tentation de piété inopportune est revenue quand il s’est mis aux études : à Barcelone, il éprouve de grands élans d’amour de Dieu au moment où il veut étudier, ce qui l’empêche de progresser ; plus tard, à Paris, quand cette tentation reviendra, il la surmontera de la même manière, par une démarche déterminée d’ouverture à ses maîtres et d’engagement à suivre leurs cours sans en manquer un seul. Pendant la période des études à Paris, Ignace sera également amené à laisser les austérités des premiers temps, ce qu’il avait déjà commencé à faire à Manrèse. Il remet aussi à plus tard les prédications, pour se consacrer entièrement aux études.

Plus tard, à Rome, supérieur général de la Compagnie de Jésus naissante, Ignace devra mettre en garde ses frères contre la tendance, développée surtout au Portugal et en Espagne, sous l’influence de certains courants mystiques, à vouloir consacrer un temps démesuré à la prière. Pour la mortification, Ignace a dû se rendre compte que les mortifications auxquelles il avait soumis son propre corps lui avaient amené de sérieux ennuis de santé. Il conseille à Borgia de diminuer de moitié les pénitences corporelles qu’il pratique, et revient sans cesse dans les Constitutions sur la modération et le soin de la santé à garder pour le service apostolique.
 

La générosité éprouvée par le discernement dans les Exercices

Dans la dynamique des Exercices, une forte articulation relie la générosité au discernement. La contemplation du Roi éternel cherche à susciter dans le retraitant la générosité sans réserve à son service ; la contemplation des Deux Étendards qui suit vise à lui faire obtenir la grâce du discernement : « demander la connaissance des tromperies du mauvais chef pour m'en garder, ainsi que la connaissance de la vraie vie qu'enseigne le souverain et vrai capitaine et la grâce pour l'imiter » (Exercices n° 139). En effet, à quoi bon une générosité mal éclairée ? Elle ne peut que nous fourvoyer, comme nous l'apprend notre expérience.
 
C'est à cette étape des Exercices que sont utiles les règles du discernement des esprits de deuxième semaine, en particulier la quatrième lue au début sur l’ange mauvais transformé en ange de lumière pour mieux nous tromper.

Un exemple frappant de cette tactique du Malin nous est donnée dans la tentation de Jésus au désert : par deux fois, l'Esprit du mal va tenter de faire dévier Jésus de sa mission, en prenant justement appui sur la parole entendue du Père lors du baptême, qui constitue la source de joie du Christ et le cœur de son existence : « Si tu es le Fils de Dieu », insinue le Tentateur voulant dire : « Puisque tu es le Fils de Dieu » (Matthieu 4,3 et la note de la TOB), selon la voix que tu as entendue, utilise donc ton pouvoir à ton profit. Radicale perversion du don reçu, comme dans le discours du Serpent au jardin de la Genèse, poison inoculé au cœur même de l'être...


Comment puis-je être trompé sous couleur de bien ?

Quelles sont les formes les plus fréquentes de cette tentation sous apparence de bien ?
Une des formes de cette tentation est celle de la fausse confiance en Dieu « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas… car il est écrit : il donnera ordre à ses anges de te porter… » Après celle des pierres à transformer en pains, Satan utilise une seconde fois la Parole de Dieu pour la déformer… Tentation de la fausse confiance en Dieu : sous prétexte de confiance, il pousse à mettre Dieu à l’épreuve de ma volonté et de mes caprices. Il incite Jésus à refuser sa condition d’homme, au nom de son être de fils de Dieu.

Tentation qui nous menace aussi certains groupes religieux qui au nom de la confiance en Dieu refusent de prendre les moyens que Dieu met à notre disposition pour nous débrouiller par nous-mêmes. Ainsi, telle secte qui refuse de faire prendre des médicaments à un malade sous prétexte que ce serait manquer de confiance en Dieu. Non, nous sommes là en plein mensonge, en pleine illusion : faire confiance en Dieu ne te dispense pas de faire confiance en toi, dans les moyens que Dieu t’a donnés. Faire confiance en Dieu, c’est lui demander de nous donner sa force pour agir, et non d’agir à notre place. L’élève ou l’étudiant qui ne travaille pas pendant l’année et qui va faire dire une messe pour réussir à son concours, pour qui prend-il Dieu ? Il ne fait pas confiance en Dieu, il tente Dieu, il le met à l’épreuve.

Un autre signe du mauvais esprit, c'est de pousser à « en rajouter » indéfiniment... Obsession inquiète d'un « toujours plus » dans l'ordre du faire, qui est une perversion de l'authentique « davantage » situé, lui, dans l'ordre de la qualité de l'être et de l'amour. Satan présente les choses comme une bonne action à réaliser, puis il détourne, tente tout pour faire déraper.

L'une des manières dont nous sommes tentés d'échapper à ce que Dieu nous demande, c'est de multiplier les « choses » qu'il ne nous demande pas. Pour les uns, ce sera dans l'ordre des « pratiques » de piété, des réunions continuelles de mouvements chrétiens, pour d'autres la dispersion dans une foule d'activités, au bord du surmenage. Cette dernière est celle qui menace sans doute le plus les agents pastoraux, souvent tentés de compenser par la quantité des activités dans l’ordre du faire le manque dans l’ordre de l’être.


La tentation sous apparence de bien qui peut être fréquente ici, c’est l’évasion dans le « religieux » ou la piété :
- Une jeune fille, ayant subit une grave opération, suit avec grande difficulté ses cours de 4ème. Un groupe de prière l’amène à faire des veillées de prière toute la nuit deux fois par semaine… Je lui demande comment elle peut étudier le lendemain, et si c’est bien cela que Dieu lui demande…
- Un élève très pieux a déjà fait une retraite de huit jours et une récollection de trois jours. Il me dit son désir de faire encore une retraite de cinq jours avec des jeunes pendant les vacances de Noël. Comme il a besoin d’étudier et de lire, je lui demande si c’est bien cela qu’il doit faire.
L'origine de toutes ces tentations ? Peut-être une culpabilité diffuse, alimentant en moi la peur de n'en faire jamais assez ; ou l'incapacité à savoir dire non, à refuser la moindre demande qui m'est adressée, par crainte de décevoir ; peut-être encore la tendance à s'immiscer dans ce que font les autres ou, pour celui qui est en poste de responsabilité, à vouloir tout faire par soi-même, sans vraiment savoir déléguer ni laisser le subordonné remplir la tâche confiée sans chercher à la lui reprendre... De toutes les manières, « en rajouter » pour me cacher le fait que je ne suis pas là où Dieu m'attend. « Devrai-je offrir au Seigneur des milliers de béliers, des libations d'huile par torrents ? - On t'a fait savoir, homme, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer la bonté, et de marcher humblement avec ton Dieu » (Michée 6, 8).

Déjouer ce piège n'est pas facile. Ignace recommande pour cela d'être vigilants sur le déroulement de nos pensées. Car un projet bon au départ peut insensiblement déraper... « Nous devons être très attentifs au déroulement de nos pensées. Si le commencement, le milieu et la fin sont entièrement bons et entièrement orientés vers le bien, c'est le signe du bon ange. Mais si le déroulement des pensées qui nous est présenté aboutit à quelque chose de mauvais, ou qui détourne du bien, ou qui est moins bon que ce que l'âme s'était auparavant proposé de faire, ou s'il affaiblit ou inquiète ou trouble l'âme en lui enlevant sa paix, sa tranquillité et sa quiétude où elle était auparavant, c'est un signe que cela vient du mauvais esprit, ennemi de notre progrès et de notre salut éternel. » (Ex 333)
En outre, comme nous l'avons vu chez Ignace, c'est en s'ouvrant à un autre que l'on aura le plus de chances d'être éclairé et de reconnaître les ruses du Trompeur.
 

Jacques FÉDRY sj
Ouagadougou


Jacques Fédry, a passé près de 25 ans au Tchad. Il a ensuite enseigné l’anthropologie linguistique à l’Université Catholique de Yaoundé pendant onze ans. Depuis 2008, il est supérieur de la communauté jésuite de Ouagadougou. Il est l’auteur de L’homme, c’est la parole, Anthropologie de la parole en Afrique, Karthala. Il a été assistant national de la CVX au Cameroun et accompagne encore aujourd’hui une communauté CVX au Burkina

 
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