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La force du NON

Dans l’accompagnement des jeunes, la capacité de leur dire « oui » et « non » en donnant les raisons d’un refus éventuel est d’un grand prix. C’est ce dont témoigne Nadine, chargée dans une école d’ingénieur de valider la qualité du stage envisagé par l’étudiant.


Je travaille à l’Icam depuis plus de 20 ans. Mon métier principal est actuellement d’assurer avec une collègue, la coordination pédagogique d’un domaine1 d’enseignement que l’on nomme Pédagogie de la Décision, domaine dans lequel je suis engagée depuis 12 ans.

Dans ce cadre, je suis au contact de la grande diversité des promotions et j’ai une mission transversale d’accompagnement, qui revêt des actes de différentes natures. Un acte qui me sollicite beaucoup, est celui de la validation de la situation des stages « Première Mission en Entreprise2 » [PME] fin de deuxième année, et tout particulièrement quand, dans de très rares cas3, je suis dans l’obligation de ne pas valider la proposition de l’étudiant.  Car ce NON posé à la proposition est en fait un OUI plus fondamental, adressé à la personne. C’est là, où je me sens le plus sollicitée comme accompagnatrice. Cela m’a permis, à travers une pratique de 80 validations par an depuis 12 ans d’approfondir les différentes attitudes requises pour l’accompagnateur.

Mon rôle est de vérifier avant qu’il ne parte en stage en entreprise, que l’étudiant a bien a priori dans cette situation, les moyens d’entrer dans le métier en vivant une vraie première mission d’ingénieur, car il est au clair sur son désir et a conscience que ce stage lui donne de faire un juste pas vers sa posture professionnelle. Tout au long de l’entretien d’une demi-heure environ, je suis très attentive à ce que l’étudiant dit de lui, de ses ressources, de ses attentes et de ses craintes, de son désir de vivre l’expérience. Je suis en effet, confrontée à un vrai enjeu de croissance de l’étudiant à ce moment-là du cursus : comment le « bleu », formaté voire matraqué par deux années de prépa, va se mettre à articuler de multiples ressources4 pour répondre au problème concret posé par l’entreprise qui l’accueille comme jeune professionnel.

Il arrive que l’étudiant soit dans une dynamique de professionnalisation déjà bien avancée. Il vient à l’entretien avec une représentation de la situation et des enjeux de celle-ci. Il a conscience de sa capacité à répondre et il est capable d’en donner les raisons. Ainsi Marion est arrivée les yeux pétillants avec un vrai désir, a posé un choix, se projette déjà.

 « J’hésitais entre deux missions en industrie (Armor et la Tan) et une dans le BTP (Colas). C’est difficile de choisir mais sympa de pouvoir le faire. J’ai vraiment choisi l’entreprise et la mission Armor. Armor est une entreprise qui fonctionne bien. A l’occasion de la mise à jour des procédures qualité, je pourrai découvrir, interagir. Je vais beaucoup apprendre. D’ailleurs, dans les demandes de l’offre envers le stagiaire, j’ai retrouvé mes traits de caractère : méthodique, organisée, rigoureuse. Je me suis dit : c’est pour moi !».

 Tout son être est impliqué dans la mission. Elle parle avec conviction. Mon rôle a consisté, cette fois-ci, à simplement l’aider à enrichir son regard, à développer sa capacité à rendre compte de son expérience.  Je me suis appuyée sur les critères5 de validation pour faire ressortir la qualité de la mission proposée dans chacun des registres et le gain que cela pouvait présenter pour elle.

Dans la plupart des cas cependant, Il est nécessaire d’aider l’étudiant à trouver des liens entre la mission et ses ressources propres.  Il s’agit alors de décrypter avec lui la mission à remplir pour l’amener à percevoir, dans le contexte de cette situation analysée de nouveau, sa capacité à initier. Ce que je cherche fondamentalement au cours de l’entretien, c’est de faire éprouver à l’étudiant ce lieu intérieur où il va initier, de lui faire sentir l’enjeu de la situation pour lui, ce qui va lui permettre de s’y  mettre car c’est devenu son problème, de repérer ce moment où il dit y aller lui, en tant que personne.

 «Les étapes de l’entretien étaient ciselées avec différentes parties. J’ai pris de la hauteur par rapport à ma mission. J’ai clarifié ce qui m’attend, ce à quoi je dois faire attention. C’est rassurant aussi de voir que j’ai les capacités pour affronter la mission même si ça ne retire pas la pression ».

Je ne valide, parfois qu’après demande de renégociation6 avec l’entreprise de l’ampleur ou de la consistance de la mission proposée. Cette démarche supplémentaire coûte à l’étudiant mais c’est un moment de vérité qui instaure un premier lien de confiance avec son maître de stage. Ce dernier reconnait l’effort de l’étudiant et l’instaure comme jeune professionnel. L’adhésion de l’étudiant, en retour, est totale. Ainsi Thibaud conclut le second entretien que nous avons eu par ces mots :

« Au début, j’ai pris la mission comme elle est venue. J’ai désormais saisi ce qui manquait à la mission pour qu’elle soit vraiment celle d’un ingénieur. J’ai envie de tout faire pour la réussir et ne pas décevoir mon maitre de stage. Je sais que cette expérience va me permettre d’éprouver mon Projet Professionnel ».

Qu’il s’agisse de poser un OUI ou un OUI MAIS, le dénouement est léger, heureux. Aider les personnes à y voir clair est facile pour moi. L’entretien se termine par ce que chacun retient et un simple et chaleureux envoi : « A toi de jouer maintenant !».

Quand la situation envisagée ne remplit pas les conditions suffisantes permettant à l’étudiant d’entrer dans le métier en vivant une vraie première mission d’ingénieur (mission dans l’entreprise familiale ou avec un autre copain de promo, ou bien sans encadrement approprié, sans enjeu véritable ou bien dans le Bâtiment Travaux Publics si l’ETO7 y a déjà été réalisé…). Je dis NON.

Une parole de conviction, jamais facile à poser et à tenir face aux réactions immédiates de colère, de supplication ou d’abattement de l’étudiant. « Ce n’est pas juste » « Je n’ai rien d’autre et c’est tout près de chez moi » « vous ne vous rendez pas compte de la difficulté à trouver » « je n’ai pas de relation en entreprise », « je n’ai pas réussi en prépa, je ne me sens pas légitime pour donner des conseils à une entreprise». Souvent le doute sur ma capacité à faire face m’envahit en entendant ces plaintes, car je suis embarquée dans l’inconnu d’histoires de vie, de vécus personnels8 à dénouer. Quand je sors ainsi du bois, j’éprouve en moi une zone douloureuse. Je sais que je vais devoir peiner, que j’entre dans un grand inconfort. Je suis consciente que je prends un risque car je me mets dans une situation qui peut dégénérer.   J’éprouve la limite de ce que je peux faire dans l’instant même de l’entretien pour amener l’étudiant à considérer autrement sa situation présente et à sortir de sa plainte.

Après le choc produit par le NON, dans la foulée, j’essaie de renouer très vite la communication en m’ancrant sur la personne de l’étudiant, reprenant son parcours, « réussi » ou non, essayant de toucher ce qui est vivant en lui, d’enrichir l’image qu’il a de lui-même. Puis, j’ouvre, je remets en perspective l’attente que l’école a à son égard depuis le début, à quoi elle l’appelle. Aujourd’hui, je lui montre où il en est dans son parcours de professionnalisation, combien ce stage est important pour la suite et combien je crois en lui : « tu vaux bien plus que cette mission étriquée ». Là je lui montre qu’il a été précédé, lui donne des exemples d’ainés (ou je le mets en contact9). Je reviens ensuite au présent, je ré-envisage  avec lui les possibles en reprenant sa démarche de recherche, en lui donnant des adresses ou en lui montrant des offres. Je lui donne des informations, des moyens qui ne sont pas accessibles de cette manière aux autres. Je le soutiens en lui permettant de verbaliser ses difficultés. Quand enfin, il me pose des questions, c’est gagné ! Il s’est remis en projet. C’est le moment de le renvoyer à nouveau à lui-même en reprenant rendez-vous10.  Je vois bien que là, j’ai exploré en un temps record beaucoup de réponses potentielles, épuisé le maximum de pistes possibles. J’en sors fatiguée mais heureuse.

Dire NON pour un vrai OUI m’amène à être témoin de ce commencement fragile, de ce moment où est touché ce qui est vivant dans la personne, ce point où le désir renaît. C’est ce qui fait la spécificité et la beauté de cette attitude d’accompagnement. Elle nécessite de consentir à ce qui s’impose, à appeler de multiples manières, à être patient pour que la parole fasse son œuvre. A l’issue du processus de la nouvelle validation, j’ai très souvent11 la joie de voir l’étudiant partir réconcilié. L’agression s’est transformée en reconnaissance, la défiance en confiance. Le signe manifeste est une attitude plus grave, plus humble12, une parole plus posée que dans les situations précédentes. C’est le signe que le combat personnel qu’il vient de vivre a provoqué une transformation intérieure dont le fruit va bien au-delà du stage qui se présente à lui. Il éprouve désormais ce stage comme un moyen parmi d’autres de vivre en posant des actes libres et personnels. Il a appris à vouloir dans la difficulté, à davantage se considérer. Il se sent plus fort. Il commence à utiliser un vocabulaire intérieur. Ainsi témoigne Matthieu : « Je vous remercie de m’avoir dit Non. J’ai un stage bien plus riche que le premier et je sais pourquoi. Après cette galère, je me sens plus fort. Ma priorité maintenant, ce n’est pas d’avoir « dégoté » un stage mais de faire une vraie mission. Je sens que je rentre dans la vraie vie et j’ai en moi de l’énergie pour m’y mettre et affronter les difficultés. Je pars confiant ».

Ma parole d’envoi, à ce moment-là, est riche de l’épreuve traversée ensemble.
Tenir un NON à la situation insatisfaisante et un OUI à l’étudiant ne se vit pas sans peine pour moi. Mais ce jeu de posture de ma part est essentiel pour augmenter la liberté intérieure de l’étudiant, pour l’amener à un choix qui implique sa propre croissance.  Cette expérience renforce en moi la conscience de la valeur profondément éducative de cette modalité spécifique d’accompagnement. A chaque fois, je suis sur la brèche mais aussi en croissance professionnelle et personnelle. Atteindre cette attitude de réconciliation chez l’étudiant après avoir dit NON, nécessite d’aller jusqu’au bout, de peiner, d’être convoquée à mes limites, [pour moi difficulté à encaisser le choc affectif]. Cette ligne de crête est en même temps zone de croissance personnelle car je vis, là, un élargissement de mes possibilités les plus propres, même si je n’aspire pas à vivre cela tous les jours !

Nadine
 

1.Vise sur les 5 ans à aider l’étudiant à faire confiance à ce qu’il éprouve, y mettre des mots et poser des choix à partir de ce qu’il désire vraiment.
2.Se distingue de l’ancien stage technicien par la visée (enjeu relationnel, technique, d’organisation) et la prise d’initiative attendue.
3.Environ 2% à 5% des situations proposées soit une cinquantaine sur les 12 ans. A chaque fois, c’est un évènement !
4.Et pas seulement des capacités d’analyse et de synthèse majoritairement sollicitées en prépa.
5.Enjeu véritable pour l’entreprise, le résultat lui importe.
  Appropriation par l’étudiant d’un processus d’entreprise.
  La capacité relationnelle de l’étudiant sera sollicitée.
  Il aura à être force de proposition.
6.De nombreux étudiants viennent discuter avant l’entretien formel. Tout particulièrement ceux qui craignent que la mission trouvée risque d’être trop étroite.
7.Expérience de Travail Opérateur – Stage de 4 semaines, fin de première année, idéalement en CDD ou Intérim.
8.Souvent la situation insatisfaisante de la PME est emblématique de difficultés par ailleurs de l’étudiant.
9.Quand c’est possible, en appelant l’un d’eux de passage à la bibliothèque pour qu’il apporte son témoignage.
10.Jusqu’à 3 rendez-vous parfois.
11.Je compte 3 cas en 10 ans de validation où l’étudiant n’est pas sorti de son blocage
12.Car moins préoccupé de lui-même.
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