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Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°56 - Novembre 2018

L'Europe au milieu du gué







Le désir d’Europe et la vocation première de celle-ci invitent les chrétiens à rechercher toujours plus le bien commun et à s’ouvrir à la culture et à la connaissance de l’autre pour bâtir l’unité de ce corps politique tenté par le repli sur lui-même. Voici quelques repères sur ce que l’Église a à dire à l’Europe, par Henri Madelin s.j.



Il a fallu attendre 1945 pour que l’utopie d’une Europe unifiée puisse prendre corps. L’urgence de la construction politique d’une Europe réunie était alimentée par le sentiment d’horreur laissé par les deux conflits mondiaux. Enfoncée dans une grande misère matérielle, l’Europe a cependant trouvé la force de se rassembler.
1945 est le moment d’un sursaut qui trouve sa source dans les rêves et les souvenirs du passé et pousse à inventer l’avenir.
 
Désirer et chercher l’unité européenne
En voyant aujourd’hui l’Église en Europe, proche de toutes les façons de voir et de vivre mais aussi ouverte à un avenir que Dieu lui donne, on repense à la période de la Renaissance vécue par Ignace. Immergé dans le cosmopolitisme de son temps, il se passionnait pour son « Créateur et Seigneur », invitant chacun à « prendre soin de chercher ce que l’on désire tant ». Le désir d’Europe est comme un écho de cette quête inlassable d’un continent qu’il faut chercher à explorer sans jamais renoncer. Ne pas se satisfaire des situations présentes imparfaites et des échecs rencontrés, c’est se laisser conduire par un « magis » permanent pour guider notre marche vers une unité européenne encore enveloppée de brumes épaisses.
 
Tous n’ont pas à s’accorder sur des options politiques ou des approches semblables. Les chrétiens ne doivent jamais oublier que la laïcité est en partie le produit des guerres de Religion qui ont ensanglanté l’Europe. La liberté des choix reste très ouverte puisqu’il est exclu de vouloir déduire d’une foi commune une même décision. Le Concile Vatican II, source d’engagements précieux de la part des chrétiens d’Europe, le rappelle avec force aux croyants : « Fréquemment, c’est leur vision chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle décision, selon les circonstances. Mais d’autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en juger autrement, comme il advient souvent et à bon droit. S’il arrive que beaucoup lient facilement, même contre la volonté des intéressés, les options des uns ou des autres avec le message évangélique, on se souviendra en pareil cas que personne n’a le droit de revendiquer d’une manière exclusive pour son opinion l’autorité de l’Église. Que toujours, dans un dialogue sincère, ils cherchent à s’éclairer mutuellement, qu’ils gardent entre eux la charité et qu’ils aient avant tout le souci du bien commun. »1
 
L’Europe aujourd’hui est curieusement saisie par la peur. Fuyant les guerres, les persécutions et la famine, des migrants frappent à nos portes, ils dissipent nos assurances et rongent notre quiétude. Avons-nous donc oublié que le même Concile demande de se détourner d’une « éthique individualiste » 2 ? Il invite à se rendre capable de s’élever jusqu’à la prise en compte d’un bien commun plus large, c’est-à-dire européen pour ce qui concerne les peuples qui vont de la mer du Nord à la Méditerranée et la mer Noire en passant par les rivages de l’Atlantique. En conséquence, chacun est tenu d’acquérir les outils de compréhension de cette transformation culturelle. Nous sommes appelés à vivre en effet d’une autre manière que nos prédécesseurs. Le souci de rechercher le bien commun doit se marier avec la connaissance de la culture et de la religion des autres, un a priori positif pour cette nouveauté de grande portée et une sorte d’« amor societatis » pour ce corps politique qui se cherche à travers les lentes avancées de la construction européenne.
 
Les papes et l’Europe

La personnalité propre de chaque pape, sa connaissance des peuples, sa compréhension d’une époque jouent toujours un rôle important. Pie XII, avec sa grande expérience et sa large culture, tentait le plus souvent de s’appuyer sur des démocrates chrétiens répartis en grand nombre dans toute l’Europe et aujourd’hui en voie de disparition. Son successeur, le pape Jean XXIII, cherchait, lui, à donner une assise juridique aux textes qu’il publiait, comme par exemple : Pacem in terris.  Paul VI voulait une Europe plus visible dans ce monde. Elle avait à jouer désormais un rôle universel comme en témoigne son déplacement et son discours inoubliable à l’ONU au terme du Concile Vatican II. Remarquons aussi le long pontificat du pape polonais Jean-Paul II (1978-
2005). Il centra sa tâche sur l’urgence de la réconciliation entre les deux poumons de l’Ouest et de l’Est. Bon connaisseur des textes et de l’histoire, le pape Benoît XVI désirait fortement que l’institution Église soit rayonnante dans une Europe fragilisée. La remise du Prix Charlemagne au pape François, le 6 mai 2016, a souligné que ce pape a désormais une bonne connaissance de l’Europe. Mais, on le sent inquiet d’un vieillissement et d’une certaine « usure » de ce continent. Si, en 1945, l’Europe était pauvre mais solidaire, aujourd’hui, elle apparaît riche mais divisée. Les nantis ont tendance à s’enfermer dans leurs certitudes. Si l’on en croit le psalmiste, le riche « ressemble au bétail que l’on abat »3 faute de comprendre ce que devient le monde qui l’environne. Un appât démesuré de l’argent et du pouvoir s’est mis en place à travers le monde. Dans toute
l’UE se répand un populisme fait de repli sur soi qui érode peu à peu, si l’on y consent, la culture d’ouverture aux autres. La tâche des chrétiens d’Europe est donc immense. Gandhi n’a pas tort de dire : « Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais il n’y en a pas assez en revanche s’il s’agit de satisfaire le désir de possession, l’avidité, la cupidité, même de quelques-uns ».

Henri Madelin s.j.
ancien directeur de la Revue Études,
politologue, professeur à Sciences-Po et au Centre Sèvres.
Son dernier ouvrage : Heurs et malheurs de l’autorité, Lessius, février 2018.
 
1. Conc. Vat. II Const.
Gaudium et spes,
n.43 §3.
 
2. Cf. Conc. Vat. II
Const. Gaudium
et spes, n.30.
 
3. Ps. 48 13,21.
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