Actualités
Archives de la revue

Recherche détaillée >
À faire, à voir
Retrouvez-nous sur
Facebook et Twitter !
La Communauté de Vie Chrétienne
www.cvxfrance.com
Centre spirituel du Hautmont
www.hautmont.org
Saint Hugues
www.sainthugues.fr
Repères ignatiens / Repères ecclésiaux - Revue N°49 - Septembre 2017

Héritage du dialogue avec Luther


 

Comment les controverses d’hier ont-elles enrichi la foi ?

bernard sesboue
L’Eglise doit à Luther l’émergence d’une nouvelle figure de la foi chrétienne.
Par figure de la foi, j’entends une manière historique et culturelle particulière
de vivre la foi des apôtres. Luther est un homme des Temps modernes
et il a répandu une figure moderne de la foi.
Au-delà de la misérable affaire des indulgences, qui ne fut qu’un détonateur,
le véritable tort de l’Eglise catholique fut de n’avoir pas vu ce trait nouveau.
Il est facile de le dire aujourd’hui avec le recul du temps.
Il était infiniment plus difficile de le discerner à l’époque.
Comment définir cette figure ? Elle s’est intériorisée :
elle est passée de l’obéissance institutionnelle paisible du croyant dans sa paroisse
à l’inquiétude existentielle du croyant sur son propre salut.
C’est la justification par la grâce moyennant la foi devenue charte de vie.
Si tout dépend de ma foi, je dois me poser la question : quelle est ma foi ?
La réponse consiste dans une grande intériorisation de la foi dans ma conscience,
alors qu’auparavant il s’agissait d’un agir communautaire, vécu dans la fidélité à l’institution.
Le mauvais fonctionnement de l’institution a joué un rôle essentiel dans ce passage.
Car une perte de confiance dans l’institution a entretenu le conflit entre la conscience et celle-ci.

C’est ce changement de figure de la foi qui a poussé Luther à prendre
un grand recul avec l’institution, au nom de valeurs méconnues par celle-ci.
Or l’Eglise catholique n’y a vu pendant longtemps qu’une désobéissance,
une révolte injustifiable contre ses pasteurs légitimes.
Elle n’a pas été attentive aux éléments nouveaux de vérité qui s’exprimait là.
Elle a manqué du préjugé favorable le plus élémentaire.
Or cette figure nouvelle de la foi entendait constituer un retour à l’Evangile,
un retour au don gratuit et gracieux de Dieu, qui dépasse toutes nos possibilités.
Le succès de Luther vient de ce que cette attitude spirituelle était
en consonance profonde avec la mentalité de ce siècle et qu’il a su la communiquer.
Bien des catholiques, comme un Seripando, le supérieur des Augustins, l’Ordre de Luther et futur légat au concile de Trente, le rédacteur du décret conciliaire sur la justification, la partageaient à titre personnel.

Prenons un exemple bien connu, celui de saint Ignace de Loyola :
il est le témoin par excellence de cette figure nouvelle de la foi,
vécue dans la protestation contraire d’une obéissance totale
à une Eglise profondément réformée.
L’angoisse de Luther quant à son salut fut aussi celle d’Ignace,
son contemporain, à partir de sa conversion devant la prise de conscience de ses péchés.
Ignace a connu la tentation du désespoir et du suicide.
L’entreprise de ses Exercices Spirituels consistait à aider le retraitant
à une conversion profonde dans la foi, à travers une méditation constante
de l’Ecriture et des Evangiles, et une prière qui demande à Dieu
sa lumière sur un projet de vie, discerné selon sa volonté.
Il veut alors réformer l’Eglise de l’intérieur.
En fondant la Compagnie de Jésus, il cherche à donner à l’Eglise un corps de prêtres instruits et réformés.

Rien que sur ce point, l’Eglise doit beaucoup à Luther.

 
Comment le dialogue d’aujourd’hui continue-t-il pour chercher ensemble l’unité ?


Le dialogue doctrinal entre protestants et catholiques est essentiel
pour avancer vers l’unité, mais il n’est pas suffisant.
Depuis le concile en particulier des progrès considérables ont été acquis.
L’attitude conflictuelle, qui a dominé autrefois entre les Eglises, a contribué
à épaissir considérablement le dossier des divergences doctrinales,
comme si chaque partenaire en avait besoin pour se justifier lui-même.
La rupture au départ et la théologie de controverse ensuite avaient
besoin de durcir les différences pour en faire des divergences inconciliables.
Celles-ci existent incontestablement, mais on fait depuis les débuts
du mouvement œcuménique l’heureuse découverte que l’unité de la foi est compatible avec des différences bien légitimes.
Entre les Eglises d’Orient et l’Eglise catholique des accords sur la christologie
ont reconnu la pleine orthodoxie de langages différents hérités des conciles anciens.

Le récent document d’accord sur la justification par la foi, officiellement signé
par les Eglises luthériennes et l’Eglise catholique sous le signe d’un consensus différencié,
c’est-à-dire d’une confession commune de la foi en la justification par la grâce,
qui respecte les différences légitimes des approches théologiques engendrées par l’histoire,
est un pas considérable en avant, car il concerne un critère fondamental de la foi chrétienne.
Non seulement on a pu clarifier nombre de points qui appartenaient au différend,
sans avoir de quoi justifier une rupture, mais encore on en est venu à débattre
sur le point essentiel qui a causé celle-ci, pour reconnaître que rien ne nous sépare
dans la foi sur l’affirmation centrale, capable de faire tenir ou tomber l’Eglise.

Ne croyons pas que le dialogue doctrinal piétine et qu’il accumule les difficultés.
C’est bien plutôt le contraire qui se produit : il nous précède au point de nous « lâcher ».

Il y a bien d’autres points sur lesquels des progrès importants ont été acquis.
Mais ce serait une erreur de penser que le dialogue doctrinal est suffisant.
D’abord celui-ci n’est pas suffisamment connu, reçu et vécu par l’ensemble
des peuples des différentes Eglises, pour devenir un véritable nouveau motif de foi.
Ce qui manque encore au mouvement œcuménique, c’est un investissement réel
et populaire qui doit permettre de résoudre progressivement tout un tas de problèmes humains et psychologiques.
Nous n’avons nulle raison de nous défausser sur la prudence des autorités des Eglises,
car de nouveaux progrès seraient théoriquement possibles,
mais ne le sont pas en raison d’une insuffisante mobilisation du peuple des Eglises.

Il nous manque encore de nous aimer suffisamment les uns les autres, pour entretenir le désir de la communion et de l’unité.


Qu’est-ce que ce dialogue vous a apporté personnellement du point de vue humain et spirituel ?


Ce dialogue, dans le cadre du Groupe des Dombes et de toutes les Commissions
auxquelles j’ai pu participer, nationales ou internationales, fut une grâce dans ma vie
et m’a permis de nouer de profondes amitiés. J’y ai découvert de vrais chrétiens,
et sans doute de meilleurs chrétiens que moi. Je ne citerai ici que deux noms,
parmi les décédés, le Pasteur Hébert Roux et le pasteur Daniel Atger,
deux hommes de grande foi que j’ai véritablement admirés.
J’ai découvert après la mort de ce dernier qu’il avait travaillé comme pasteur au maquis du Vercors en voisinage du P. de Montcheuil. En soignant les blessés, l’un et l’autre ne se demandaient pas toujours
à quelle confession chacun appartenait.
L’aumônier protestant avait dans les mains le rituel catholique et l’aumônier catholique
disposait du livret protestant. Ils vivaient l’œcuménisme sur le champ de bataille.

Le mouvement œcuménique m’a permis de vivre la communion des saints de manière plus vaste.

Ce dialogue m’a permis aussi de convertir pour une part mon vocabulaire théologique :
il y a des expressions que je n’emploie plus, même si elles étaient souvent prononcées
en toute innocence, parce qu’elles ne sont pas justes.
J’ai découvert la cohérence de la théologie protestante, au lieu d’en juger à partir
de « l’opinion des adversaires » de mes thèses d’autrefois.
J’ai été sensible aux accents authentiquement chrétiens que j’entendais
et qui sont trop oubliés dans la réflexion catholique.

Au plan spirituel, j’ai réalisé que l’on a besoi
n d’être tous ensemble pour prétendre à être fidèles à la vérité tout entière.
Je me suis aussi posé la question du dessein de Dieu à travers ces ruptures,
qui ont fait certainement un grand tort à l’Eglise, mais dont Dieu s’est paradoxalement servi
pour faire avancer et rénover la foi.
J’ai découvert aussi que dans le dialogue, ce que l’on prétend dire sur ses partenaires
est trop souvent inopérant, parce qu’il est insuffisamment converti,
mais que ce que l’on a le courage de dire sur soi-même en reconnaissant ses torts
est extrêmement fécond et conduit à une sorte d’émulation œcuménique.

La bienveillance de l’amour apaise et diminue les divergences doctrinales, tandis que l’agressivité ne fait que les grossir.

Bernard Sesboüé s.j.
Impression Envoyer à un ami