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Espérer une ère nouvelle en Egypte

Depuis la destitution du président Mohamed Morsi le 3 juillet 2013 et la dispersion violente des sit-ins de manifestants pro-Morsi le 14 août par l’armée égyptienne, les attaques interconfessionnelles visant les coptes ont fortement augmenté, inquiétant les organisations internationales des droits de l’homme.  Jean-Jacques Pérennès, directeur de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire, nous éclaire sur la situation des chrétiens coptes en Egypte.

AFP/Khaled KamelQui sont les chrétiens d'Egypte ?

Les coptes d'Égypte constituent de loin le groupe de chrétiens le plus nombreux du Moyen-Orient : environ 8 millions. Ils sont les héritiers d'une longue histoire et en sont légitimement fiers. L'Église copte, majoritairement orthodoxe depuis le concile de Chalcédoine, a été le berceau du monachisme (1) et constitue une des richesses du christianisme oriental.

En quoi se distinguent-ils des chrétiens de Syrie, d’Irak, etc. ?
C'est probablement davantage une Église nationale, surtout depuis que les chrétiens de Palestine, du Liban, de Syrie et d'Irak ont émigré en grand nombre en Occident, pour diverses raisons. C'est aussi une Église très populaire, enracinée dans les villages les plus reculés de Haute-Égypte ou les quartiers populaires du Caire. Néanmoins, comme les autres Églises chrétiennes du Moyen-Orient, elle a beaucoup contribué à la renaissance culturelle nationale, grâce au très gros travail d'éducation fait dans les écoles chrétiennes depuis le 19ème siècle, et dont beaucoup de musulmans bénéficient également. Jean Paul II aimait  souligner à juste titre que ce poumon oriental du monde chrétien est un trésor qu'il faut chérir et préserver.

Qui sont les Frères musulmans et quelle est leur influence aujourd’hui dans les pays du Moyen-Orient ?
Les Frères musulmans sont un mouvement politique, né en 1928 en Égypte à l'instigation d'un instituteur, Gamal al Banna, qui voulait contribuer à redonner au monde musulman un lustre et une influence qu'il avait perdu depuis la Renaissance en Occident. À ses yeux, l'abolition du califat par Ataturk en 1924 signait le déclin de la communauté musulmane, l'oumma, et devait être combattu par un engagement militant de tous les musulmans. Organisateur génial, Gamal al Banna a réussi à créer une Confrérie qui s'est peu à peu implanté dans tous les milieux sociaux mais aussi tous les pays de la région. L'épisode que vient de vivre l'Égypte n'est pas leur premier essai pour prendre le pouvoir.

Pourquoi les Frères musulmans n’ont-ils pas trouvé leur place dans le jeu politique du pouvoir intermédiaire ?
Les Frères musulmans ont obtenu une nette victoire électorale au cours des premières élections libres de l'histoire moderne de l'Égypte, mais, marqués par 80 ans de clandestinité et de répression, ils se sont comportés de manière sectaire, cherchant surtout à garantir leur place au pouvoir, et sont restés sourds aux appels de la société civile et de l'armée à faire une place à tous dans le jeu politique. De plus, dans un contexte de crise économique et sociale - l'Égypte a bien du mal à nourrir, loger, éduquer et donner du travail à ses 85 millions d'habitants -, le gouvernement des Frères musulmans s'est montré dramatiquement incompétent. Ces deux facteurs, ajoutés à un désir de revanche des partisans de l'ancien régime, expliquent leur chute brutale. En destituant le président Morsi le 3 juillet 2013, les militaires n'ont fait qu'exécuter la volonté d'une grande majorité d'Égyptiens.
 
Comment décririez-vous les relations, historiquement, entre chrétiens et musulmans dans cette région du monde ? Comment ces relations ont-elles évolué ?
Ces relations sont complexes. Chrétiens et musulmans dans cette partie du monde ont beaucoup de choses en commun : la langue arabe, l'attachement à une terre, une même culture en partage, un profond sens religieux. Hélas, au fil de l'histoire, en devenant majoritaire, l'islam a en tendance à imposer sa vision du monde et de la société, ses mœurs, sa culture aux chrétiens locaux, de plus en plus minoritaires au fil du temps. Des périodes de réelles persécutions ont eu lieu, qui ont marqué douloureusement la mémoire des chrétiens. Le manque de culture et le cynisme de certains politiques ont fait le reste. La mémoire collective des chrétiens d'Orient est une mémoire blessée et il leur est difficile d'envisager leur place et leur avenir avec sérénité. L'émigration, massive dans certains pays (Liban Palestine) a accru le sentiment des chrétiens restés sur place que leur avenir est ailleurs.
 

AFP_GIANLUIGI GUERCINe risque-t-on pas aujourd’hui d’assister à une radicalisation des différents camps ?
Trente ans d'islam politique (depuis la fin des années 1970) ont contribué à durcir les relations, à accroître les peurs. Les chrétiens se sentent mal à l'aise dans une vie quotidienne où l'islam s'affiche de plus en plus dans l'espace public (femmes voilées, omniprésence du Coran et des slogans musulmans). Les courants radicaux, encouragés par les salafistes et les wahabbites des pays du Golfe, ont beaucoup contribué à durcir les relations. De l'autre côté, certaines décisions politiques et militaires de pays occidentaux comme la guerre du Golfe, l'invasion de l'Irak puis celle de l'Afghanistan, ont contribué à durcir le regard des musulmans sur un Occident qu'ils considèrent – à tort- comme chrétien.

Quel est le rôle des puissances internationales dans ce contexte ?
Les puissances occidentales restent trop commandées par le souci de leurs intérêts : sauvegarder l'accès aux hydrocarbures, préserver ou améliorer des positions commerciales, vendre de l'armement. Le souci du développement est largement passé au second plan. Le monde musulman est aujourd'hui souvent accusé pour sa complaisance envers des idéologies totalitaires, voire même le terrorisme, mais l'Occident s'interroge fort peu sur ses choix géopolitiques et leurs fruits amers : inégalités accrues, amertume vis à vis d'une culture mondiale dominante plus subie que choisie.

Quel dialogue aujourd’hui est possible ? Quelles sont les possibilités pour l’avenir ?
Avant de pouvoir parler à nouveau de dialogue, il faut commencer par restaurer le goût et, parfois même, la possibilité de vivre ensemble. Malgré les drames de l'histoire, chrétiens et musulmans du Moyen-Orient gardent encore bien des choses en commun ; leurs défis culturels et sociaux sont les mêmes : l'éducation, la promotion de la femme, la préservation ou la sauvegarde de l'environnement, la lutte contre la corruption et les inégalités sociales, etc. Affronter ensemble ces défis communs peut beaucoup contribuer à rapprocher les communautés. Le pire serait de s'enfoncer dans le communautarisme qui semble prévaloir un peu partout depuis la guerre du Liban et la guerre du Golfe. Le conflit dramatique en Syrie montre à quelles horreurs cela peut conduire.
 
Vous parlez
dans La Croix d’un « islam politique qui empoisonne le destin du Moyen-Orient depuis des décennies ».
Il est clair que l'atmosphère politique du Moyen-Orient est empoissonnée depuis plusieurs décennies par l'omniprésence de l'islam politique qui a conduit aux excès que l'on sait (polémique, violences verbales et aussi physiques), mais a suscité une réaction souvent aussi dramatique, comme la « guerre contre l'axe du Mal » de Georges Bush. Les trois dernières décennies ont abouti à un recul dramatique de la possibilité de vivre ensemble de manière pacifique. L'impasse du « processus de paix » en Palestine, le manque de courage des grandes puissances sur ce dossier et la dérive religieuse ultra-sioniste de l'État d'Israël ont enfoncé la région dans une dynamique infernale, source de grands malheurs : réfugiés, orphelins, montée de la haine.

Y a-t-il un islam autre que politique ?
L'islam est avant tout une religion ; il est, d'ailleurs, vécu comme tel par la majorité des musulmans, qui, à travers cette religion reçue de leurs ancêtres, s'efforcent de se rapprocher de Dieu et de vivre selon ses commandements. L'islam politique est une utilisation, une sorte de détournement de la religion. L'islam n'est pas la seule religion au cours de l'histoire à avoir connu un tel détournement : la relecture honnête de l'histoire de la chrétienté rend humble sur ce sujet. Il n'en reste pas moins que l'on doit dénoncer cette dérive et souhaiter que l'islam puisse revenir à ce qu'il est vraiment : un chemin vers Dieu pour beaucoup d'hommes et de femmes. La culture musulmane a connu des périodes très brillantes, dont le souvenir plonge aujourd'hui les musulmans dans une profonde nostalgie. La toute puissance matérielle de l'Occident, son impérialisme culturel, contribuent à approfondir cette frustration. Certains musulmans tentent de sortir de cet enfermement  mais ils peinent à se faire entendre : peu de pays musulmans jouissent d'une véritable démocratie; l'islam politique étouffe les voix pluralistes. Un des enjeux du printemps arabe est justement d'ouvrir à nouveau un espace de débat dans des sociétés où l'islam est majoritaire. 
 
Quel choix est possible pour les chrétiens du Moyen-Orient qui doivent parfois leur survie à des régimes plus ou moins dictatoriaux ?
Il faut se garder de juger trop vite. On l'a souvent fait, quand Saddam Hussein régnait en Irak. Il est indéniable que les chrétiens jouissaient alors d'une certaine protection, de même que les chrétiens de Syrie sous le régime de Hafez puis de Bachar al Hassad. A condition, bien entendu, de ne pas remettre en cause le régime et ses excès. Ces dictateurs s'appuyaient, d'ailleurs, volontiers sur ces minorités, assurés qu'elles ne pourraient pas les trahir. Il faut souhaiter que le printemps arabe réussisse, et ouvre aux sociétés du monde arabe une ère nouvelle, où chaque citoyen verrait respecter ses droits. On pourra alors se situer comme citoyen, et non plus d'abord comme chrétien ou musulman, s'engager comme citoyen dans le changement social. C'est à cela que Benoit XVI a invité les chrétiens d'Orient au terme du synode spécial des Églises du Moyen-Orient, réuni à Rome en octobre 2010. Une fois, encore, on mesure à quel point vouloir vivre ensemble, malgré les drames et les malheurs de l'histoire, est le seul chemin qui vaille.



(Photos : AFP/Khaled Kamel - AFP/GIANLUIGI GUERCI)



Jean-Jacques Pérennès
est religieux dominicain, français et vit au Caire depuis 2000. Actuel directeur de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire, ses champs d’étude ont porté successivement sur l’économie du développement, le dialogue interreligieux et l’histoire de l’Ordre dominicain dans le monde musulman.



 
 

(1) Le mot « copte » viendrait du grec Aegyptos, c’est pourquoi ils se considèrent généralement comme les « Egyptiens originels ». Figurant parmi les toutes premières communautés chrétiennes, les coptes font remonter leur tradition à la fondation de l’Eglise d’Alexandrie par l’apôtre Marc en 42 après Jésus-Christ. A la suite de la conquête musulmane au VIIème siècle, le mot « copte » n’a plus désigné qu’une appartenance religieuse : les coptes étant les Egyptiens qui ne se sont pas convertis à l’islam.
 
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