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Lire la Bible - Revue N°26 - Novembre 2013

De l’Eden au Royaume de Dieu


Depuis St Paul, la théologie de la Rédemption s’est développée en lien étroit avec la théologie du “péché” et plus précisément en contrepoint du péché d’Adam. Mais, pour comprendre en quoi consiste notre délivrance, notre  libération, il ne s’agit pas de retrouver l’Eden mais d’entrer dans le Royaume.


Ce qui est intéressant dans la mise en scène du péché d’Adam et Eve (Genèse 2-3), ce n‘est pas seulement la désobéissance et la liberté de l’homme face à Dieu, mais “les raisons” de cette désobéissance provoquée par le “serpent”. La transgression n’est que le point d’orgue du discours du tentateur ; celui-ci s’appuie sur les limites qui conditionnent notre existence, signifiées dans le commandement divin : « Vous ne pouvez manger de tout sans en mourir ! »[2]  Et quelle interprétation donne le tentateur de ces limites ? Qu’elles résultent de la méchanceté de Dieu qui ne voudrait pas qu’on lui ressemble : « Pas du tout, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ». Car selon lui, les dieux, eux, peuvent tout faire.  Et le serpent fait de Dieu un menteur.[3]

Limites de l‘homme qui ouvrent à Dieu

Son discours s’appuie donc sur deux points essentiels : nos limites sont là pour nous empêcher d’être comme Dieu ; et Dieu, lui, ferait tout et n’importe quoi sans en être altéré. Si l’on admet que le récit de la Genèse nous présente ici la racine du tout péché, on peut comprendre alors comment Jésus nous délivre du péché : il est venu pour nous sortir de ce qui induit le péché.

Jésus nous montre que les limites nous ouvrent à Dieu. Par exemple, quand il nourrit la foule, chacun de ses gestes est marqué d’une qualité divine : il est touché par la foule à la limite de l’épuisement, il accueille le peu de pain et de poisson apporté par un enfant et remercie le Père pour cela, il donne aux disciples pour qu’ils offrent à la foule, et c’est la surabondance. Jésus a besoin des hommes et de son Père. C’est dans l’acceptation de ses limites qu’il nous révèle le véritable divin.

Par nos limites, nous sommes invités, comme le Christ, à entrer dans des relations aimantes de qualité divine. Grâce à nos limites, nous pouvons apprendre à aimer comme Dieu aime, nous pouvons entrer dans la ressemblance, nous pouvons répondre au projet de Dieu « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance. » (Gn 1, 26).

Le Christ nous montre aussi que l’on peut être Dieu et connaître la mort, alors que le serpent promettait l’immortalité. Jésus accepte la mort, mais il la transfigure en en faisant une Pâque (passage), une entrée en Dieu. L’amour est plus fort que la mort. Le mal devient le lieu de la manifestation de Dieu. La résurrection de Jésus atteste que le Père, loin de l’abandonner, l’a associé à sa propre vie : « Désormais il siège à la droite du Père. »

Le sens de la croix

Si nous croyons que Jésus est vrai Dieu et vrai homme, alors la croix du Christ nous guérit d’une autre facette du discours du serpent : la mort n’est un châtiment que dans la perception que nous lui donnons
[4], mais la Sagesse de Salomon ne manquera pas de souligner que Dieu protège l’homme avant de le renvoyer du jardin (Sagesse 10,1), il lui façonne des vêtements pour le rendre à sa dignité (et peut-être pour qu’il ne prenne pas froid en sortant !).

Cependant la croix va bien au-delà que ce que nous donne à penser la Genèse : avec elle, le souci de Dieu n’est pas de nous châtier, mais de nous faire entrer dans son amour. La croix n’est pas ce qui nous obtient le pardon de Dieu, elle est ce qui exprime l’amour inconditionnel de Dieu à l’égard de tout homme, fût-ce ses ennemis. Jésus est l’expression parfaite du Père, il meurt au nom du Père. La croix est l’accomplissement du don, le pardon définitif : « C’était Dieu qui en Christ, réconciliait le monde avec lui-même, ne mettant pas leurs fautes au compte des hommes. » (
Deuxième épître aux Corinthiens 5, 19). Ou encore, Dieu « a annulé le document accusateur que les commandements retournaient contre nous, il l’a fait disparaître, il l’a cloué à la croix » (Epître aux Colossiens  2,14). Sur la croix, Jésus ne règle pas nos dettes, il nous montre que nos dettes sont effacées, annulées.

Lorsque Paul nous dit : « Le Christ est mort pour nos péchés » (
Première épître aux Corinthiens 15, 3-4,), nous pouvons être tentés de comprendre son propos comme : le Christ accepte de subir à notre place un châtiment que nous mériterions pour nos péchés ou pour laver l’offense faite à Dieu par nos péchés . Comme si les morts et les souffrances vécues depuis le commencement n’étaient pas des châtiments suffisants, ou comme si le premier souci de Dieu était son honneur et non notre vie. Cette théologie de l’expiation et de la réparation ne peut rendre compte de la profondeur de l’expression de St Paul. Ce qui blesse et offense un père c’est de voir ses enfants gâcher leur vie. Ce qui peut le satisfaire c’est de voir ses enfants ne plus la gâcher en les voyant retrouver le chemin du respect mutuel, du service mutuel, de la miséricorde, de la paix, de la vérité et de l’amour : « Ton frère était mort et il est revenu à la vie » (Luc 15, 11-32); le Christ est venu “ôter” le péché du monde comme on “ôte” la pierre qui enferme le cadavre de Lazare.

Le Christ vient donc anéantir le discours du serpent, il coupe en nous les racines du péché. Et la croix nous sort de l’idolâtrie qui consiste à adorer des dieux qui n’existent pas. Dieu veut que nous participions à sa propre vie et que nous lui ressemblions, que nous participions à son royaume et pour cela il est prêt à nous donner sa vie. Il nous aime à en mourir. Il meurt pour purifier notre cœur de ce qui engendre le péché. S’il avait été question de la peste et si le découvreur du sérum contre la peste en était mort, une formulation du genre : « il est mort pour la peste »  aurait été comprise spontanément comme : « il a risqué sa vie pour trouver le remède et il en est mort ». Mais lorsqu’il s’agit de la relation à notre Père, nos réflexions s’embrouillent dans la culpabilité. Pourtant ne convient-il pas de comprendre l’expression : « Christ est mort pour nos péchés » sur le même registre que « un tel est mort pour nous délivrer de la peste » ?

Si le Christ était venu payer le prix de nos fautes, son martyre n’aurait pu satisfaire le Père. Il aurait payé le prix pour une justice imaginaire, mais nous continuerions à pécher. Or, la seule chose qui intéresse le père du prodigue est que son fils soit en vie alors qu’ "il était mort”, c’est que l
a relation de confiance soit renouée. C’est pourquoi, avant toute chose, « il lui saute au coup et le couvre de baisers » (Luc 15,20); ce n’est qu’après que le fils commence à balbutier une confession aussitôt interrompue. La croix, don que le Père nous fait de sa propre vie, nous guérit de cette maladie qui consiste à croire que Dieu ne voudrait pas qu’on lui ressemble ou qu’il nous en veut à cause de nos péchés. Il est blessé par nos péchés, et ce n’est pas pareil.

La nouvelle alliance

Cet itinéraire nous est confirmé par une lecture plus anthropologique. Tous, nous avons la nostalgie du paradis perdu, notamment celle du sein maternel. Mais nous n’aurions jamais pu grandir si nous n’en étions pas sortis en criant, ou si plus tard nous n’avions pas été sevrés, plus ou moins contraints et forcés. Et que dire de cette bataille perdue contre le père pour la mère ou encore de la première rentrée des classes ? Ces temps de croissance ont pu nous paraître violents, voire brutaux, et pourtant nous ne nous serions pas développés en âge et en sagesse sans ces ruptures et ouvertures successives. Lorsque nous les avons vécues, nous avons pu croire que quelqu’un nous en voulait, ou que la vie était insupportable, ou que sais-je encore ... Les chapitres 2 et 3 de la Genèse ne nous disent-ils pas quelque chose de cet ordre ? Adam et Eve viennent d’être mis au monde, ils découvrent qu’ils ne sont pas tout puissants, l’arbre de vie finit par leur être interdit ; ils perçoivent cela violemment, mais avant de les mettre dehors, Dieu leur donne une petite laine pour qu’ils ne prennent pas froid. Et puis surtout, l’eau de la source vive les accompagne à travers des pays qui recèlent mille et une richesses. Sur le coup, ils ont pu vivre cela comme un châtiment cruel et tout ce qui, dans leur vie, était douloureux a pu leur apparaître comme la conséquence de leur désobéissance. Mais la tendresse de Dieu n’a de cesse de les appeler à la vie, de les choisir comme interlocuteurs et comme partenaires. Sans jamais se résigner, Dieu a noué des alliances avec eux jusqu’à celle nouvelle, inconditionnelle et définitive réalisée en son Fils. Jardin perdu contre Royaume présent aujourd’hui.



Martin Pochon
, jésuite, a travaillé dans le monde de l’enseignement, aujourd’hui formateur du Centre d’Etudes Pédagogiques Ignatien (CEP-I). Il anime par ailleurs des groupes de réflexion biblique et théologique. Il a publié aux Editions Vie Chrétienne L’offrande de Dieu n° 552 (2009) et Les Promesses de l’Eden n°558 (2013).




 


[2] Ceux qui s’interrogent sur le sens que nous pouvons donner à l’expression « connaître le bien et le mal » peuvent se reporter au chapitre : “Si l’interdit cache la forêt”. Nous avons pris soin de croiser trois registres de lecture pour préciser ce sens : un registre  lexical, un registre anthropologique et un registre symbolique et psychologique.
[3] Il vérifie ainsi l’adage des enfants : « c’est celui qui le dit qui l’est ! »
[4] Le texte de la Genèse ne pouvait l’affirmer car à l’époque de son élaboration, l’espérance d’une vie au-delà de la mort physique ne pouvait être portée que par la naissance des enfants.
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