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Courrier des lecteurs - Revue N°33 - Janvier 2015

Charlie Hebdo : le ras le bol français

Charlie Hebdo
Le ras-le-bol français : quelle suite, quelle leçon ?
 
Blessé par le double attentat du mercredi 7 janvier 2015 ayant causé la mort de vingt personnes (dix-sept victimes, et trois tueurs[1]), le peuple français qu’on croyait blasé s’est soudain levé comme un seul homme pour crier son rejet du fanatisme et de l’intolérance. Quelle leçon peut-on en tirer ?
(article paru dans le journal de Yaoundé, janvier 2014, et donné à publication pour la Revue Vie chrétienne)
 
Quand les fondements du vivre ensemble sont touchés 
Quand l’organisme a absorbé quelque chose qui lui fait du mal, il le vomit instinctivement. Le peuple français a vomi une idéologie mortifère, celle qui a conduit trois tueurs à éliminer ceux qui ne pensaient pas comme eux. La tuerie n’était plus au loin chez les autres, avec son lot quotidien de flaques de sang entrevues à la télévision, elle avait frappé en plein cœur de Paris. Aussitôt a surgi des profondeurs une immense protestation spontanée, une marée de colère, plus de trois millions et demi de Français en marche. « Je suis Charlie », ou le refus de se laisser intimider par les terroristes. Il s’agissait de défendre un fondement du vivre ensemble, l’interdit du Décalogue : « Tu ne tueras pas ». Ce sursaut d’indignation a été d’autant plus fort qu’il réagissait à un double attentat : l’un contre des journalistes caricaturistes, l’autre contre des personnes juives dans un supermarché kasher. Les premières victimes tuées pour leurs dessins, les autres pour être nées juives, la même « raison » qui soixante dix ans plus tôt avait conduit près de 6 millions des leurs à l’extermination planifiée de la Shoa. A ce sursaut national de la France s’est joint, de manière aussi spontanée, un soutien massif des pays européens, et même d’autres pays. Les dirigeants d’une cinquantaine de pays étaient présents à la marche du dimanche 11 janvier à Paris non seulement pour exprimer leur solidarité au peuple français éprouvé, mais aussi pour dire leur rejet catégorique d’une idéologie destructrice sentie comme une menace commune, mondiale.
 
Quelle suite ?
Après cette commotion sans précédent (défilés plus importants qu’à la libération de la France en 1945 !), la question que tous se posent, c’est de savoir quelles vont en être les conséquences. Cet énorme sursaut national ne sera-t-il qu’un feu de paille ? Ou incitera-t-il à une réflexion de fond, amènera-t-il des changements dans la société ? Plusieurs ont déjà fait le diagnostic des défaillances dans la sécurité du pays, et préconisent des remèdes, que déjà le gouvernement examine. Mais il serait très dommage que l’on en reste à ces mesures de renforcement sécuritaire, sans prendre le temps de réfléchir en profondeur sur ce qui s’est passé et sur l’avenir.
 
« Vous commencerez par le respect »
Comment « vivre ensemble malgré tout » ?[2] C’est aujourd’hui la grande question dans nos sociétés pluralistes. « Vous commencerez par le respect », répond Maurice Bellet dans un beau texte bien connu. Nous percevons tous que c’est bien là la seule voie. Chacun doit pourvoir vivre, dans le respect mutuel, selon ses opinions, ses croyances, sa religion ou son incroyance : la liberté d’expression fait partie des fondements du vivre ensemble, proclamée avec force pendant les marches du 11 janvier.
 
Pour une liberté d’expression sans blesser
Le fait que de nombreux musulmans de France aient exprimé leur solidarité avec les victimes et leur rejet catégorique de leur assassinat au nom de Dieu ou du Prophète Mohammed est un signe de bon augure. Dans ce qui se reconstruira après ce séisme, il y aura quelque chose dont l’on devra davantage tenir compte en France : c'est le respect de la sensibilité religieuse de l'autre. On a beaucoup entendu le slogan : "On peut rire de tout". Non, on ne rit pas d'un infirme qui boîte dans la rue, tout le monde le sait et s'impose cette retenue par respect de l'autre, fondement du vivre ensemble. On ne rit pas devant la provocation d’un humoriste déclarant « Je suis Charlie Coulibaly », la confusion entre tueur et tué étant sentie comme une insulte inadmissible à l’égard des victimes, et finalement du peuple français. Or, l’immense majorité des musulmans du monde (un milliard et demi) a été profondément blessée par les caricatures du Prophète. La violence et l’ampleur des manifestations dans la quasi-totalité des pays musulmans, (à de rares exceptions près comme la Turquie) contre la caricature du numéro spécial de Charlie Hebdo paru une semaine après l’attentat doit nous faire réfléchir.
On peut s’étonner que la caricature représentant le Prophète pleurant en tenant la pancarte « Je suis Charlie », une manière humoristique de dire que le Prophète ne se reconnaît pas dans les crimes perpétrés en son nom, ait été considérée dans le monde musulman comme une « provocation » intolérable. La caricature ne disait-elle pas finalement la même chose que les messages des musulmans pendant la journée du 11 janvier : « l’islam n’est pas cette barbarie » ? En fait, il faut comprendre que c’est déjà la seule représentation en caricature du Prophète (indépendamment de ce qu’on lui fait dire ou faire) qui va à l’encontre de l’islam,  opposé à toutes les représentations figuratives. « Même si elle ne fait pas l’objet d’un interdit explicite dans le Coran, l’image figurative est, dès l’origine de l’islam, totalement exclue du domaine religieux… La représentation de Dieu, mais aussi de tout être vivant, homme ou animal, est totalement impossible dans les mosquées ou les autres édifices religieux » [3]. Il est vrai qu’il y a eu dans les pays musulmans quelques dessins du Prophète, mais ils sont devenus de plus en plus rares. Et les musées qui les possèdent n’osent pas les exposer, pour ne pas heurter la sensibilité des musulmans. S’il en est ainsi pour des dessins, alors qu’en sera-t-il pour une caricature ? Surtout si celle-ci peut en rappeler une précédente montrant  le Prophète avec une bombe sur la tête… Ce serait donc une erreur de déduire de cette réaction du monde musulman qu’il assimile la critique des terroristes à une critique du Prophète. Preuve en est la sympathie et la solidarité exprimée envers la France par beaucoup de pays à dominante musulmane juste après l’attentat, sympathie qui s’est muée en vive protestation avec la caricature du numéro spécial. « Maintenant nous ne sommes plus Charlie ! » a dit alors un responsable musulman
Le pape François a estimé ce jeudi 15 janvier que la liberté d'expression était un "droit fondamental" mais qui n'autorisait pas à "insulter la foi d'autrui", ajoutant que "tuer au nom de Dieu" était une "aberration"."On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision", a-t-il dit dans l'avion qui l'emmenait de Colombo à Manille.
"Chacun a non seulement la liberté, le droit, mais aussi l'obligation de dire ce qu'il pense pour aider au bien commun. Il est légitime d'user de cette liberté mais sans offenser", a-t-il insisté avec force, appelant à la vérité, notamment en politique (site Internet de la Croix).
 
La « laïcité à la française », devenue souvent une laïcité de dérision de la religion, « aurait tout intérêt à tirer les leçons de cet épisode sanglant,  écrit Charles Éric de Saint-Germain[4], et à se demander si elle laisse une place suffisante aux religions et à la liberté d’expression religieuse, afin de ne pas attiser, justement, la violence que ce « mépris » ne peut manquer de susciter chez les croyants », en particulier ceux qui sont en mal d’intégration… ».
 
Guérir le mal à sa source : travailler avec ceux qui sont en mal d’intégration
Après l’attentat, tout le monde se pose la question : qu’est-ce qui a pu mener ces « extrémistes»  à en venir à une telle extrémité ? On ne peut nier la puissance perverse d’une idéologie de destruction de soi et de l‘autre chez ces terroristes, ni manquer de se poser des questions sur les germes de violence dans l’islam[5], puisqu’ils s’en réclament, même si la grande majorité des musulmans ne les reconnaît pas comme étant des leurs. Mais il faut voir dans quelles zones et sur qui « prend » cette idéologie suicidaire, en Europe comme ailleurs dans le monde. Sur quelques personnes mentalement fragiles, certes, il y en a partout, c’est inévitable. Mais ne voit-on pas que ce qui fait le lit de cette idéologie de desperados, c’est la misère sous toutes ses formes ? Regardons là où sévissent ces mouvements terroristes : le plus souvent dans des régions de grande pauvreté, des zones déshéritées. En Afrique, en tout cas, c’est bien net au nord du Nigeria avec Boko Haram, au nord du Mali, du Niger, en Somalie, et ailleurs encore… Même si les situations sont différentes, n’est-ce pas finalement le même phénomène qui joue en France dans les cités des banlieues ? Et, comme pour la délinquance avec laquelle le terrorisme semble bien en partie lié,  la réponse à long terme ne saurait être seulement  militaire ou policière, même si elle est nécessaire dans l’immédiat. Elle est un travail de promotion sociale, d’éducation et de formation professionnelle, d’amélioration des conditions de vie, de loisir, de communication  et de travail, bref de promotion humaine globale. Au nord du Cameroun, pays voisin du Nigeria où Boko Haram sévit également non seulement en tuant aveuglément mais aussi en enrôlant des jeunes désœuvrés (ils leur offrent trois repas par jour et 10 000 CFA, soit 15 € par jour, pour eux une fortune), on a remarqué que l’emprise de ce mouvement terroriste est beaucoup plus faible dans les régions où les populations sont moins à l’abandon, mieux organisées par un travail de développement global mené par des associations ou des Églises. Si le séisme provoqué en France par les attentats récents aide les citoyens à une prise de conscience et à une action pour favoriser la promotion de ceux qui sont à l’abandon, il n’aura pas été vain.

 
P.S. Au moment où je rédige ces lignes, un étudiant  en philosophie m’apporte un texte d’Aristote, écrit au quatrième siècle avant Jésus-Christ, fixant la visée de la société politique :
« Ce n’est pas seulement pour vivre ensemble, c’est pour bien vivre ensemble  qu’on s’est mis en État… Le but de la société civile est donc de vivre bien : toutes ses institutions n’en sont que les moyens… C’est là ce que nous appelons une vie heureuse et honnête. La société civile est donc moins une société de vie commune qu’une société d’honneur et de vertu ». (Politique, Gonthier, PUF, p. 53 et 55).

Ne trouvez-vous pas ce vieux texte d’une étonnante actualité ?  

Jacques Fédry s.j.
Université catholique,
Yaoundé (Cameroun)
22-1-2015


[1] Ces tueurs étaient des citoyens français, méritant le respect en tant que personnes.
[2][2] Voir Denis Maugenest, Vivre ensemble malgré tout, Initiation à la société politique,  Yaoundé, Presses de l’UCAC, sur le site www.pucac.com
[3] Annie Vernay-Nouri, « La question de l’image en islam, Internet « Enluminures en islam, consulté le 18-1-2015..
[4] « Terrorisme : la culture du mépris fait le lit de la violence religieuse.».
(wwwx.liberté politique.com/Actualite/Decryptage// Terrorisme, article du 12 janvier 2015, consulté le 18-1-2015. La protestation massive des musulmans dans le monde contre la caricature de Mohammed parue dans le numéro spécial de Charlie Hebdo lui a tristement donné raison.
[5] Comme le fait avec courage le philosophe musulman Abdennour Bidar dans sa « Lettre ouverte aux musulmans ». osant poser ces questions fondamentales à ses frères musulmans, les invitant à une radicale réforme spirituelle..
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