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Faire communauté - Revue N°50 - Novembre 2017

« Ensemble, être des briseurs de solitude »

Thérèse, aumônier de prison a participé pour la première fois à la session nationale 2017 CVX Justice

Ma « plongée » dans l’univers carcéral a débuté, en 2007, par ma participation à une messe dans un bâtiment d’hommes de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Cette première messe en prison a été pour moi, une expérience très forte dont je garde un souvenir ému, d’autant que j’avais déserté l’Eglise et toute pratique religieuse depuis longtemps, et qu’elle a contribué indéniablement à ma remise en marche vers le Seigneur.
 

Peu de temps après, j’ai intégré l’équipe d’aumônerie catholique de ce même bâtiment, en tant qu’animatrice biblique. Lire, méditer la Bible et partager la Parole de Dieu, avec un groupe de personnes détenues était, au début, pour une « recommençante », compliqué, difficile, déplaçant voire décapant. Mais, avec le recul, je pense que cela a vraiment guéri ma paresse spirituelle, tout en contribuant à vaincre ma surdité et ma cécité spirituelles.
 

Depuis 2012, je suis aussi aumônier, ce qui me permet, sur demande de la personne détenue, de la rencontrer dans sa cellule. Cette nouvelle mission, différente par la relation individuelle, est aussi très féconde.

Etre servante de la Parole de Dieu, au service de mes frères détenus n’est pas un cheminement facultatif, mais une exigence évangélique : « j’étais en prison et vous m’avez visité » (Matthieu 25, 36).
Accueillir le frère détenu tel qu’il est, et non tel que je voudrais qu’il soit, sans l’assimiler - si j’en ai connaissance - à l’acte répréhensible qu’il a commis, l’accompagner par une présence gratuite, une écoute bienveillante, tout en respectant une juste distance, tel est mon cheminement spirituel actuel.

Dans ce milieu carcéral où règnent la violence et la souffrance, cette mission me permet d’être le témoin privilégié des beaux chemins de foi et des conversions de mes frères détenus ; cela rend ma foi plus vivante et forte.
 

Depuis quelques années, je cheminais en communauté locale CVX ; j’ai découvert l’atelier CVX Justice lors d’une session nationale effectuée, lors d’un week-end pascal, en 2011 à La Baume-les-Aix. Quelques années se sont écoulées, avant que je n’intègre le deuxième atelier parisien qui a débuté en janvier 2015.

Cette rencontre avec le monde de la justice a été une réelle découverte, car en fait, je ne connaissais cet univers que par les confidences des personnes détenues qui ne m’en faisaient peut-être pas toujours une description très objective !

Au début de l’été, j’ai participé, dans un monastère cistercien sur l’île de Lérins, à une session spirituelle organisée par Fondacio pour les aumôniers de prison dont le thème était « la rencontre de l’autre, une expérience spirituelle en prison ». Rencontrer, partager, cheminer avec des compagnons aumôniers dans ce cadre idyllique fut un temps de ressourcement serein et joyeux.

J’ai terminé la saison estivale (et spirituelle !) à Biviers en participant à la session nationale de l’atelier CVX Justice dont le thème était : « Suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4, 9). Cette session était dans une parfaite continuité de celle effectuée sur l’île de Lérins.

Cette halte spirituelle a été particulièrement féconde car elle m’a permis de me poser, de me reposer du rythme trépidant de ma vie actuelle mais surtout de la relire sous le regard du Seigneur et des compagnons de la session.
Sans quitter complètement l’univers carcéral, puisque des aumôniers et visiteurs de prison participaient à cette session, j’ai eu la joie de découvrir ou de retrouver des ami(e)s exerçant une activité professionnelle (ou bénévole) au sein de l’institution judiciaire.
Et dans ce cadre magnifique qu’offre Biviers, propice à la réflexion et à la sérénité, je me suis ressourcée, accompagnée par un temps splendide qui a favorisé aussi cette belle « météo » du cœur.
Cette session organisée en 3 temps : le 1er jour pour dire « Merci ! », le second, « Pardon ! », et le 3ème, « S’il te plaît ! », était jalonnée par des temps de prière, d’enseignement, de relecture, de partage, des témoignages, avec une eucharistie quotidienne.

Le témoignage de tous les intervenants m’a permis de constater les liens très forts entre leur engagement, leur foi, et leur espérance.

J’ai particulièrement été intéressée par les deux témoignages sur « la justice restaurative » effectués par le Père Simon, aumônier à la prison de St Quentin-Fallavier et Geneviève Seguin-Jourdan, avocate à Lyon.

Le Père Simon nous a indiqué que « la justice restaurative concerne à la fois le pénitentiaire mais aussi le social, et que c’est à la fois une opportunité et une œuvre de justice ». « C’est un espace sécurisé en vue d’un apaisement ».
Cet espace de parole (sécurisé) offert à la fois à « l’infracteur » et à la victime serait libérateur pour l’un comme pour l’autre, et j’ai pu constater combien cela pouvait l’être pour les personnes détenues.
En effet, que cela soit au niveau du groupe biblique ou des visites effectuées en cellule, j’ai été très souvent le témoin qu’offrir un espace de parole à la personne incarcérée a un effet de profond apaisement. Par ailleurs, bon nombre de personnes détenues m’ont indiqué à quel point le fait d’avoir pu s’exprimer les avaient libérées. J’ai pu constater, que parfois, cela se remarquait jusque dans leur posture physique (les épaules se redressaient, le regard devenait moins fuyant et plus direct, et parfois un sourire était esquissé…) ; oui, une vraie métamorphose, parfois une « résurrection »…

Par ailleurs, et cela m’a questionné ; la justice restaurative ne devrait-elle pas être la mission fondamentale de la justice ? Force est de constater qu’il reste encore un long chemin à parcourir pour que la justice pénale soit restaurative (et pas seulement punitive).

Si la sanction pénale est l’incarcération, la situation s’aggravera car l’administration pénitentiaire, notamment en raison de la surpopulation carcérale (qui était de 45% au 1er août 2017 à la prison de Fleury-Mérogis), ne pourra pas remplir sa double mission de garde et œuvrer à la réinsertion de la personne détenue (loi du 22/6/1987).

J’ai aussi beaucoup apprécié l’intervention de Guy Aurenche (ancien avocat et fervent défenseur des Droits de l’Homme) sur le pardon.
Il a débuté son témoignage en nous disant que « Le pardon n’est pas une histoire de péché mais d’amour ». Cela m’a interpellée car je n’avais pas jamais perçu le pardon sous cet angle-là. 

Le sujet du pardon est abordé très régulièrement par les personnes détenus et fait l’objet d’un questionnement récurrent.
Je me souviens, particulièrement, d’une personne détenue qui avait souffert d’être rejetée de manière très violente par sa mère et ce dès sa plus jeune enfance. Avant d’être retiré du milieu familial par les services sociaux, il avait subi, avec d’autres sévices, l’enfermement dans un placard.
Régulièrement, durant le groupe biblique, cet homme témoignait, de manière très pudique, de son incompréhension du non-amour et du rejet de sa mère, en expliquant qu’il lui avait vraiment pardonné tout le mal qu’elle lui avait fait. Il n’avait de cesse de la revoir pour lui présenter son enfant, et persistait dans sa démarche malgré le refus obstiné de cette dernière. Cet homme de 35 ans incarcéré, était aussi très conscient du mal qu’il avait fait ; taraudé par la question du pardon à recevoir de sa victime, il m’avait interpellé en me posant la question suivante : « Que peut-on faire quand on demande pardon pour le mal commis et que la personne refuse ? ».

Guy Aurenche nous a aussi proposé quelques pistes « pour réformer nos pratiques et pour épanouir nos capacités de fraternité ».  Entre autres ;

-       « réformer nos comportements »,

-       « prendre en compte la dimension du temps (temps de l’autre : est-ce que je lui accorde un « à venir », et comment ?) »,

-       être des « briseurs de solitude car la solitude imposée brise »,

-       « mettre les Droits de l’Homme comme un cri car c’est une dynamique et ne doit pas être figé, car sa méconnaissance conduit à la barbarie »,

-       « refuser la déshumanisation », « lutter contre l’idolâtrie du profit maximal/ Option préférentielle pour les pauvres (CVX) »,

-       Et enfin la place du pardon : « le pardon c’est aujourd’hui qui permet demain », « laisser la place au pardon pour éviter la déshumanisation » « la route de la fraternité, du pardon, c’est ré humaniser, laissons-nous ré humaniser ! » car « Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon » (Jean-Paul II)

Je rends grâce pour ce temps béni et fécond, qui sous le regard bienveillant du Seigneur, m’a permis de me ressourcer, pour la joie d’avoir retrouvé ou découvert des compagnons d’humanité, pour tous nos échanges, partages en vérité et humilité, en toute confiance. J’ai donc pu vivre, durant ces quelques jours, une belle unité dans nos diversités avec l’espérance que nous pouvons, ensemble, être « des briseurs de solitude » et construire des ponts (et non des murs !). Et même si la tâche est immense et rude, c’est dans cette esprit que nous devons poursuivre notre mission, afin de pouvoir affirmer avec le prophète Isaïe que : « La justice enfantera la paix, et le fruit de la justice sera le repos et la sécurité pour toujours » (Is. 32,17).

 

                                                                                                       Thérèse, Animatrice biblique et
aumônier
à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis

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