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QUEL EST CE MONDE QUE NOUS AVONS À AIMER ET A SERVIR ?
Au centre spirituel du Hautmont s'est tenue, en août 2011, la première Université d'été de la Communauté de Vie Chrétienne, en partenariat avec le CERAS, sur le thème : "Apprendre à discerner les appels de Dieu dans le monde d'aujourd'hui". Un numéro spécial de la revue Projet a été consacré à cette rencontre : il contient les Actes de l'Université d'été ainsi que des articles de fond sélectionnés sur le thème des Enjeux sociaux et appels pour l'homme d'aujourd'hui.
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Intervention de Jean-Claude Sailly à l'Université d'été de la CVX - août 2011.
Le sentiment d’impuissance, d’inquiétude, qui habite les mentalités de nos contemporains depuis les crises récurrentes à partir de 1970 s’est transformé en angoisse devant les risques d’écroulement de l’économie mondiale lors de la crise de 2008.
Que de mutations importantes dans les ordres économique, environnemental, politique, social, religieux, qui peuvent engendrer découragement et démobilisation. Ne comprenant plus le sens des évolutions, nos contemporains (et, au milieu d’eux, les chrétiens) ne savent plus ce qu’il faut faire, ni même s’il y a une issue à ce qu'induit évolutions le jeu complexe de forces géopolitiques et économiques puissantes, dont la financiarisation omniprésente, le poids des pays émergents et des groupes multinationaux. N'allons-nous pas vers une impasse, vers une économie technicisée, tertiarisée, soumise à des intérêts financiers, peu soucieuse de l’environnement ? Ne s’éloigne-t-on pas trop de l’univers que Dieu a créé ? Ne se retire-t-Il pas de ce monde trop marqué de l’emprise de l’homme ? Peut-on encore aimer ce monde si déroutant ? D’où la tentation, pour les chrétiens, de trois attitudes : la dénonciation protestataire, la démission ou le refuge dans la sphère spirituelle.
Tristesse, découragement, impression de ne plus voir clair, sentiment de culpabilité, sentiment que Dieu est loin, absence d’espérance, manque de dynamisme : ne sont-ce pas là les traits caractéristiques de ce qu’Ignace de Loyola appelle la désolation spirituelle ? N’y a-t-il pas une autre lecture de ces bouleversements ?
UNE BIFURCATION MONDIALE
L’humanité connaît depuis les années 1980 un ébranlement né d'une forte évolution dans six domaines déterminants.
Ébranlement démographique. Restée stable durant le 1er millénaire (250 millions), la population mondiale compte un milliard d’habitants vers 1800 , 1,6 en 1900, 2,5 milliards en 1950, 6,8 milliards en 2010 et probablement près de 9 en 2050. C’est évidemment un bouleversement majeur, ne serait-ce que par le défi de nourrir cette masse d’hommes, et par les transformations qui l'accompagnent : urbanisation, vieillissement, phénomènes d’immigration.
Ébranlement géopolitique. Alors que, jusqu’à la fin des années 1970, la croissance avait profité essentiellement aux pays du Nord (Europe de l’Ouest...) et au Japon, c’est-à-dire à ¼ de l’humanité, on constate vers les années 1980, que le développement de pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, les pays de l’Est... décolle. Le souhait des ¾ de l’humanité de s’inviter à la table de la croissance est un défi majeur pour l’économie mondiale l’occident dont il remet en cause le leadership économique, politique et culturel. Il avive la concurrence pour l'eau, la nourriture, l'énergie, les matières premières et interroge la possibilité d’une croissance mondiale durable.
Ébranlement scientifique. Deux progrès majeurs sont intervenus en trente ans. La révolution numérique née de l’alliance de la micro-informatique et de la toile a bouleversé les techniques d’information et de communication. En rétrécissant l’espace-temps, il a modifié fortement les modes de production et de consommation (téléphone portable, photo numérique, échanges à distance, e-commerce) et contribué à la montée de la spécialisation financière.
Les sciences du vivant ont aussi pris leur essor, en voici deux exemples. La percée de la fécondation in vitro a permis l’assistance médicale à la procréation, qui peut aller jusqu’à la gestation pour autrui. Enfin, les percée dans le séquençage du génome ont permis, en facilitant l’identification des gènes, le diagnostic prénatal et préimplantatoire, la thérapie génique, voire la manipulation génétique.
Ébranlement écologique. De manière évidente, l’état de la biosphère se dégrade depuis plusieurs décades, en lien fort avec l’activité humaine : menaces sur l'eau, la qualité de l’air, l’occupation des sols et les stocks miniers ; érosion de la biodiversité ; raréfaction des énergies fossiles, notamment du pétrole ; réchauffement climatique lié à l’augmentation de l’effet de serre.
Ébranlement politoco-socio-économique. Au moment où surviennent de nouveaux compétiteurs croît l’ultralibéralisme, dont l'impact sur l'économie sera majeur. Incarné par Reagan et Thatcher. Il prône la liberté des échanges et la dérégulation ; l'accroissement de la globalisation ; le développement de l’économie financière, dont le ratio à l’économie réelle aux USA passe de 2 en 1970 à 50 en 2010 ; ceci est le fruit de la forte inflation de capitaux avides, née de déséquilibres dans les échanges internationaux et des facilités qu'offre la révolution numérique. Ces évolutions ont pour conséquences l’affaiblissement du politique en raison de la dérégulation ; une forte dérive vers le court terme ; enfin l'éclosion d’une ingénierie financière destinée à créer de la plus-value financière par des transactions spéculatives, et qui génère des bulles spéculatives. Dans ce contexte économique survient un tassement du pouvoir d’achat aux USA, causé par l’inégalité croissante des revenus ; il provoque une relance massive par le crédit, en particulier immobilier (subprimes) et la formation de bulles, dont l’éclatement en 2008 fait vaciller le système bancaire. Celui-ci sera sauvé par l’injection massive de crédits par les États, qui, fragilisés par le transfert à leur dépens des dettes des banques, provoque une nouvelle vague de spéculation, contre les États cette fois. Ces chocs atteignent naturellement l’économie réelle (croissance réduite, chômage, pauvreté et exclusion accrues), fragilisent la protection sociale et minent l’intervention publique dans l’économie et la solvabilité des États.
Ébranlement culturel. Les grands principes philosophiques du siècle des lumières prônaient la maîtrise de l’homme sur la nature, la foi dans le progrès, la libéralisation de la pensée, de l’économie et de la politique. Ils sont désormais davantage intégrés mais sans projet de civilisation, hormis le culte de la performance (il faut être motivé, adaptable, cause d'une course folle dont on ignore la finalité) et le mirage d'une consommation confondue avec le bonheur. A l’économie du salut se substitue le salut par l’économie, avec refus de la transcendance. Sont privilégiés le subjectivisme (primat de l’authenticité, du ressenti) et le relativisme (tout se vaut). On assiste à une certaine inversion des ordres : alors que l’univers culturel, notamment l’univers des valeurs, doit nourrir et inspirer le politique, le social et le juridique et, à travers eux, encadrer l’économique et le technico-scientifique, on constate une tendance à donner la primauté au scientifique et à l’économique, voire au légal, sur l’univers des valeurs.
UN EBRANLEMENT SYSTEMIQUE ACCELERE
Les six domaines évoqués interagissent bien-sûr. La crue démographique et la montée des pays émergents influent sur l’épuisement des ressources, notamment énergétiques et sur le réchauffement climatique. Les modèles culturels occidentaux de croissance pèsent sur la nature des biens fabriqués dans les pays émergents, dont les exportations à bas coût vers les pays du Nord y compensent en partie la panne du pouvoir d’achat mais causent des délocalisations, source de chômage. Les avancées techniques, notamment numérique, facilitent la globalisation financière, elle-même encouragée par la perte d’influence de la sphère politique et par les mouvements de masses énormes de capitaux nées des excédents nets des pays exportateurs vers les pays à déficits importants.
Enfin, les ébranlements géopolitiques, scientifiques, économiques sont très récents puisqu’ils remontent à une trentaine d’année, ce qui est peu. D’autres évolutions sont plus anciennes, dans les domaines démographique, écologique et culturel, mais ont connu, lors des dernières décades, une accélération majeure.
DE QUOI SE DECOURAGER ?
Jamais l’humanité n’a été confrontée en si peu de temps à de tels défis quantitatifs (crue démographique) et qualitatifs (crise écologique, questions sur la croissance, perte du sens…), eux-mêmes en interaction. Il est donc normal que l’on soit déboussolé. Faut-il pour autant désespérer ?
- La survenue de la crise de 2008, les prises de conscience récentes, nous avertissent que nous allions dans le mur, que l’on ne peut épuiser les ressources de la planète, etc. Nous commençons à réaliser l’ampleur des défis et donc la nécessité d’une conversion longue, patiente, qui ne pourra se satisfaire des quelques mesures prises depuis 2008, et que l'on sait largement insuffisantes.
- L’histoire nous apprend que chaque époque ou survient une expansion importante des capacités techniques ou des espaces d’échange économique initie une période d’exploitation accrue par les plus forts avant un rééquilibrage. Il nous faut donc travailler à l’avènement de celui-ci.
- Ces défis que nous abordons nous convient à une entreprise exaltante que peu de générations ont connue auparavant : procurer une vie épanouissante à bientôt 9 milliards d’hommes, accueillir à la table les ¾ de l’humanité, sauver la planète, inventer une croissance durable et soutenable, cheminer vers une gouvernance mondiale dans l’ordre économique et politique, redonner sens à l’existence : remettre sur pied la hiérarchie des ordres : quoi de plus stimulant ?
QUELQUES PISTES DE REFLEXION
La rapide présentation des diverses facettes de la bifurcation mondiale a montré la complexité et la gravité de la situation. Aussi sommes-nous conviés d'abord à un travail d’analyse et de compréhension.
Comprendre les mécanismes pluriels de cet ébranlement dans toutes ses dimensions, politique, économique, sociale, culturelle, spirituelle et percevoir le caractère systémique de leur interaction.
Prendre conscience de la gravité de la situation et des conséquences dramatiques possibles. Elles frappent déjà des populations dans différents secteurs de l’économie et parties du monde. Dans l’avenir, on ne peut exclure ni un possible écroulement économique, que laisse craindre les spéculations actuelles contre les États, ni une montée des conflits pour l’accès aux ressources, menaçant la paix mondiale. Il importe aussi de réaliser que nous sommes co-acteurs de cette crise, par les valeurs que nous prônons, et par nos choix de consommation, d’épargne et de production. Le péché nous traverse et nous prenons notre part aux structures de péché.
Tout ceci nous conduit à mieux saisir la fragilité du monde, qui contraste avec l'illusion de maîtrise que la société moderne tire des avancées techniques, et notre fragilité personnelle, qu’il faut reconnaître, avouer et accepter, car elle nous met en vérité.
Cette démarche d’analyse et de lucidité exige, pour être féconde, deux attitudes fondamentales. Tout d’abord une conversion du cœur et l’approfondissement de l’intériorité : la porte du changement s’ouvre de l’intérieur. Ensuite, un avivement de l’espérance tel que l’expose Elena Lasida (1) : à l’instar d’Abraham à qui Dieu dit : « Quitte ton pays…pour le pays que je te montrerai », il nous faut entrer dans le monde de la promesse, marcher vers un pays que nous ne connaissons pas encore, mais dont nous savons qu’il apportera du meilleur. Tout cela suppose de nous laisser surprendre, toucher, déplacer.
QUELQUES ORIENTATIONS D’ACTION
La crise a un aspect systémique, il faut donc apporter des réponses globales qui inclue l’ensemble de ses dimensions. Pour cela, il faut peser dans le débat démocratique, et peser ensemble (partis politiques, syndicats, Eglises, associations…), pour que soient adoptées des réformes de fond. Les gouvernants ne prendront des mesures courageuses qu'aiguillonnés par une opinion publique déterminée et tenace. A nous donc de peser pour que soient poussées, ou entreprises :
- une plus grande régulation à l’échelle mondiale des flux financiers, des cours des denrées et des matières premières. Ces questions particulièrement complexes sur le plan technique font l’objet d’oppositions idéologiques, ce qui rend d’autant plus déterminant la pression des peuples ;
- une politique des revenus et une politique fiscale pour un partage plus équitable entre profits et revenus du travail ;
- la lutte contre le réchauffement climatique ;
- l’invention d’une croissance plus durable. Au-delà du débat actuel croissance-décroissance et mondialisation-démondialisation, sans doute faut-il creuser les réflexions sur l’abondance frugale (2), sur la sobriété heureuse, sur une économie plus solidaire qui deviendrait « lieu d’alliance et pas seulement de contrat, lieu de confiance et pas seulement de stratégie » (1) ;
- le renforcement du rôle de l’Europe dans le concert des nations, qui passe par une plus grande intégration politique, économique et fiscale.
Il ne suffit pas de peser, il faut revisiter nos propres comportements en tant que citoyen, parents et acteurs de la vie économique et sociale. Il s'agit :
- de réinterroger nos modes de vie et de consommation en distinguant le vital du nécessaire, et du superflu ; ne pas croire que la réalisation de notre désir s’épuise dans la satisfaction des besoins. S'orienter vers une consommation réfléchie, tempérer les excès et les gaspillages, soutenir le commerce équitable et éthique, favoriser le partage des usages plutôt que la possession des biens ;
- de revoir nos choix d’épargne : s'orientent-ils vers un rendement maximum ou des investissements productifs ? L’épargne éthique ou solidaire a-t-elle une place ?
En définitive, ces temps de crise représentent de lourdes menaces pour l’avenir de l’humanité, mais ils offrent l’opportunité d’une ré-interrogation cruciale et féconde de nos modes d’organisation, ainsi que de l’invention de nouveaux modèles.
Les prises de conscience de notre fragilité, renforcées par la pression de la nécessité (celle engendrée par le doublement du prix du pétrole) vont ouvrir des horizons sans doute insoupçonnés. Plus que jamais, il est nécessaire de penser et de peser au niveau global et d’agir au niveau local.
Jean-Claude Sailly
Economiste – Université Catholique de Lille
Membre de la CVX
(1) Elena Lasida : Le goût de l’autre. La crise, une chance pour réinventer le lien. Albin Michel, 2011.
(2) Jean-Baptiste de Foucaud. L’abondance frugale. Pour une nouvelle solidarité. Odile Jacob 2010.



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