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Spiritualité ignatienne - Revue N°57 - Janvier 2019

Sentir vraiment avec l’Église



Crédit photo: Catherine Raphalen



Dans les Exercices spirituels, Ignace souligne que la vie spirituelle ouvre à l’Église et construit l’Église. Comment le comprendre en ce temps où elle est secouée ? Ignace invite à un « sentir intérieur » de l’Église pour mieux comprendre son mystère afin de mener avec elle le bon combat, celui de la foi « sous l’étendard du Christ ».



Dans les toutes dernières pages des Exercices, Ignace invite à avoir un « sens vrai » dans l’Église ou à « sentir vraiment avec l’Église ». C’est dire d’emblée que nous ne pouvons entrer dans un tel « sentir » que par une démarche spirituelle profonde mais aussi que le mouvement même de la spiritualité ignatienne conduit à se situer en Église avec ce « sens vrai » dont
les Exercices forgent les attitudes. Quel est ce « sens vrai », quelles dispositions spirituelles et concrètes recouvre-t-il ?(1)

Avec et dans l’Église

Ignace invite d’abord à ne pas se situer en extériorité, mais en solidarité réelle. Cette Église, nous en sommes. Or ce n’est pas si simple et évident qu’il y paraît, car l’Église « se voit » : nous pouvons, nous aussi, la regarder comme « du dehors ». Le dehors, c’est ce qui se voit : les bâtiments, les pratiques, les groupes et tendances, la hiérarchie et les prises de position magistérielles publiques, les institutions, les personnes. C’est aussi ce qui se dit, ce qui apparaît, ce qui est monté en épingle par les médias. Or ce qui se voit, surtout quand cela ne nous plaît pas, peut toujours être tenu à distance, d’une manière ou l’autre : par l’inattention, par la critique, par la distance explicitement prise – « nous ne sommes pas de ce bord », « cela ne nous concerne pas ». Forts de ce que nous vivons dans nos propres groupes, nous pouvons aussi avoir du mal à reconnaître et à « louer », comme dit Ignace, ce qui se vit de bon en dehors de nos cercles familiers…

Le pape François nous rappelle à cette appartenance qui nous concerne tous, même lorsqu’il s’agit de réagir contre le cléricalisme. Ignace, pour sa part, parle de l’Église « militante », c’est-àd-ire celle qui, au jour le jour, au milieu des incertitudes, des beautés et des misères de l’humanité,
est confrontée au combat de la foi, à la recherche d’une cohérence entre ce qu’elle croit, annonce et ce qu’elle vit elle-même. C’est une Église dont la vocation est, dans le temps présent, de mener ce bon combat « sous l’étendard du Christ ». C’est une Église dans laquelle on est actif, où l’on retrousse ses manches, une Église qui est à faire, qu’il ne s’agit ni de regarder de l’extérieur, pour la critiquer ou la railler, ni de laisser aller à vau-l’eau. C’est aussi une Église où l’on consent à souffrir. Dans son livre sur la vie communautaire, le pasteur Bonhoeffer rappelait combien l’appartenance communautaire, ecclésiale, atteint sa maturité lorsque l’on a pu être déçu par sa communauté (2). « Quand un membre souffre,
tous les membres souffrent », et la santé du corps ecclésial est l’affaire de tous ! Se situer en réelle solidarité, c’est travailler à la santé de l’Église, chacun là où nous sommes. Cette solidarité active fait partie du « sentir » avec et dans l’Église.

Mais il ne faudrait pas oublierque le sentir auquel invite Ignace est toujours un « sentir intérieur ».

Un « sens intérieur »

À qui veut « chercher et trouver Dieu dans la disposition de sa vie » à l’aide des Exercices, Ignace rappelle que ce « qui rassasie et satisfait l’âme, [… c’est] de sentir et de goûter les choses intérieurement ». Le même verbe désigne donc la disposition de celui qui cherche à écouter Dieu, à se laisser transformer par lui, à lui répondre, et l’attitude juste en Église. Surprenant ! Car nous savons bien que, si l’ambiance fraternelle et les célébrations d’un rassemblement de la Communauté de Vie Chrétienne, le partage profond d’une réunion en communauté locale, la prière
vécue lors d’une retraite selon les Exercices peuvent être l’occasion de « sentir et goûter les choses intérieurement », le retour dans le quotidien paroissial, la reprise de certaines collaborations pastorales, l’image donnée par ou de l’Église – et nous en savons quelque chose actuellement avec l’avalanche des scandales… – font souvent vivre comme un décalage. Ignace nous indique par là, lui qui a eu à bien des reprises maille à partir avec les autorités de l’Église et a été confronté aux déficiences de ses clercs, que l’Église, telle qu’elle est, demeure le milieu où nous pouvons vivre notre union au Christ. Là où l’on peut être tenté d’opposer l’expérience personnelle forte et la vie ecclésiale ordinaire, moins
gratifiante, Ignace rappelle que l’expérience spirituelle chrétienne authentique, parce qu’elle est de l’Esprit Saint, ouvre à l’Église et construit l’Église. Il l’écrivait avec clarté à une religieuse : « Il arrive souvent que notre Seigneur ouvre notre âme, qu’il la meut et la force à une action ou à une autre. Il parle à l’intérieur d’elle-même sans aucun bruit de paroles, il l’élève toute à son divin amour sans qu’il soit possible, même si nous le voulions, de résister à son sentiment. Ce sentiment qui est le sien et que nous faisons nôtre doit nécessairement nous conformer aux commandements, aux préceptes de l’Église et à l’obéissance à nos supérieurs ; il est plein d’humilité, car c’est le même Esprit divin qui est présent en toutes choses.(3) » Cela ne conduit en rien à idéaliser l’Église ou à en nier naïvement les failles. Mais c’est à partir de l’intérieur, de
la rencontre la plus forte avec le Christ et de l’union à lui, que nous avons à regarder notre Église dans sa sainteté comme dans sa pauvreté. C’est notre rencontre avec le Christ qui peut ajuster notre regard et nos réactions, nous permettre d’écouter le Seigneur nous parler à travers
l’Église telle qu’elle est.

Ce « sens intérieur » de l’Église, c’est celui qui ne se laisse pas prendre par le seul extérieur mais appréhende l’Église dans son mystère. Et ce mystère n’est rien d’autre qu’un mystère d’incarnation : l’amour de Dieu pour l’humanité s’incarne en nous avec nos limites, en nos responsables avec leurs grâces et disgrâces, leur sainteté et leur péché, en nos institutions avec leurs pesanteurs. Mais c’est l’amour du Seigneur pour l’humanité ; lui qui n’a pas dédaigné d’entrer, en Jésus Christ, dans les limites et violences de notre humanité, il ne dédaigne pas de se
remettre à l’Église qui est un « corps d’humiliation », selon la forte expression du cardinal Newman.

Entrer dans un tel sens de l’Église, c’est consentir à un chemin de conversion à l’Église et par l’Église.

Une conversion à l’Église et par l’Église

Il ne s’agit de rien moins que de se convertir au mystère de l’Église, de passer du « voir » au « croire » : l’Église se donne à voir, mais l’Esprit qui l’habite se donne à croire. Quoi qu’il arrive, il demeure à l’oeuvre ; à nous de le discerner et de le suivre.

Pour cela, « chacun doit penser qu’il progressera d’autant plus en toutes choses spirituelles qu’il sortira de son amour, de son vouloir et de ses intérêts propres (4) ». La vie ecclésiale, à quelque niveau qu’elle se situe, offre un lieu concret pour une telle ouverture que l’expérience des Exercices a initiée ou développée. S’il est légitime, évidemment, de demander à l’Église une chaleur communautaire, une aide pour le discernement, une nourriture pour sa vie chrétienne, nous avons aussi à attendre d’elle qu’elle nous fasse sortir du cercle fermé de nos avantages, manières de voir et intérêts.

Or cela ne se fait pas sans une Pâque. L’Église est le lieu où le « je » se trouve par le « nous » le plus large qui soit, et non en marge ou au-dessus de lui, encore moins contre lui (ces manières ne sont pas celles de l’Esprit Saint !). La parole à la première personne, celle qui sourd de l’écoute du Seigneur, y est donc indispensable, mais toujours en vue de la santé ecclésiale, sur l’horizon de la communion universelle et en
reconnaissant que je ne suis pas l’instance dernière, que l’Esprit Saint voit plus large que moi.

Enfin, l’Église est eucharistique : par le Christ, avec lui et en lui, elle fait et refait sans cesse de notre vie un pain rompu pour la vie du monde.

Une telle conversion n’est donc pas un « en plus », comme un post-scriptum à notre expérience spirituelle ; elle en est, dans la vie ecclésiale, l’expression et le déploiement. « Sentir avec l’Église » et « sentir intérieurement » vont de pair. Et c’est ainsi que l’Église peut répondre à sa vocation de reconnaître, d’accueillir, de célébrer, d’annoncer et de diffuser l’amour de Dieu pour l’humanité.
Sylvie Robert
religieuse auxiliatrice,
professeur de théologie spirituelle
au Centre Sèvres-Facultés jésuitesde Paris,
membre de l’équipe d’animation
du Centre spirituel Manrèse à Clamart

 
1. Ce petit ensemble final des Exercices (n° 352 à 370), demande une lecture attentive. Je me permets de renvoyer à mon article paru dans Christus (n° 257, janvier 2018, p. 93-112), qui commente ces règles de manière plus précise et développée que je ne peux le faire ici.

2. De la vie communautaire, tr. fr. Paris, Foi Vivante n° 83, Delachaux et Niestlé,1968, p. 21-22.

3. Lettre du 18 juin 1536, Écrits, p. 645.

4. Exercices, n° 189.
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