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La vulnérabilité, vertu relationnelle?


La vulnérabilité est mal aimée. Elle paraît associée à l’impuissance ou à la possibilité de la souffrance. Pourtant, ne vient-elle pas mettre au jour quelque chose des profondeurs de l’humanité, ce par quoi nous sommes et devenons davantage humains ? N’est-elle pas une vertu qui nous ouvre à l’altérité et à la sollicitude ?

Souvenons-nous du mythe de Prométhée: l’humain apparaît comme le seul être vivant à n’avoir aucune protection ni défense naturelle contre les intempéries ou les prédateurs. L’humain est l’animal nu, c’est-à-dire essentiellement exposé aux dangers et aux agressions de son environnement. Cette fragilité lui est intrinsèque, et ni la technique ni la politique, arts dérobés par Prométhée aux dieux, ne pallient entièrement cette exposition native.

La vulnérabilité signifie en effet, étymologiquement, l’exposition à la blessure (du latin vulnus, qui
désigne la plaie). Le soldat vulnérable est le soldat sans bouclier, susceptible plus qu’un autre d’être atteint. Le registre du combat n’est sans doute pas anodin pour déployer la signification de la vulnérabilité : constater ma vulnérabilité me met en combat, car je préférerais manifester mon pouvoir ou ma liberté plutôt que mes limites. Combat qui touche à ma place dans le monde, à l’image de soi, à la relation aux autres.

Être vulnérable, c’est fondamentalement être exposé. Mais à quoi ? Nous sommes bien sûr exposés aux accidents de la vie, à ce qui peut nous atteindre selon les circonstances – il s’agit alors de la vulnérabilité contingente, liée à ce qui peut survenir ou ne pas survenir. Nous sommes exposés à l’événement, à l’imprévu, et plus encore à l’imprévisible (ce que l’on ne pouvait même pas imaginer).

Exposés à la finitude et à autrui.
Mais si nous prenons le point de vue de la vulnérabilité inhérente à l’existence humaine, nous voyons que nous sommes constamment exposés à nos propres limites. Ce sont d’abord les limites de notre corps dans le temps et dans l’espace (je ne peux pas être à la fois ici et ailleurs, je ne peux pas retourner dans le passé ni vivre dans l’avenir, je ne peux pas voler…). Je ne peux pas tout faire. Ce sont encore les limites de nos facultés intellectuelles : mémoire, connaissance, imagination. Même l’imagination, réputée illimitée, ne peut pourtant fabriquer ses représentations qu’à partir de ce qui existe déjà ! Au fond, la première des blessures, qui consiste à éprouver que je ne peux pas tout, que je ne sais pas tout, est une blessure narcissique – et c’est sans doute ce qui nous rend la vulnérabilité si déplaisante.

Blessure de soi. Pourtant, vue de plus près, la vulnérabilité révèle sa dimension relationnelle. En effet, par toute ma vie, je suis fondamentalement exposé à l’existence d’autrui. C’est là que le philosophe Emmanuel Levinas situe la naissance de l’éthique : je suis exposé au visage d’autrui, à sa souffrance, à son dénuement. Si je me laisse toucher par l’existenced’autrui, si je me laissedérouter de mes projets par son dénuement, alors ma vie devient réponse à son appel qui devient pour moi une responsabilité. La vulnérabilité est un fait de la condition humaine. La vraie question n’est pas d’être ou de ne pas être vulnérables, mais : que faisons-nous de notre vulnérabilité ? Considérons de quoi notre vulnérabilité nous rend
capables !
Une vertu de sollicitude
Je fais l’hypothèse que la reconnaissance de ma propre vulnérabilité peut être une vertu, au sens que les Grecs accordaient à ce terme. Une forme de sagesse, capacité à choisir l’attitude ajustée, le comportement qui permet d’orienter l’action vers le bien, en évitant les extrêmes qui nous déshumanisent. Ainsi, on dira que la vertu du soldat est le courage, qui navigue entre excès (témérité) et défaut (lâcheté).

En quoi reconnaître ma propre vulnérabilité peut indiquer une juste mesure, une orientation vers un bien ? Il me semble que cela nous ouvre un chemin d’humble réalisme, qui évite de tomber d’un côté dans le sentiment d’impuissance (je suis incapable, je n’y arriverai jamais), et de l’autre dans la tentation de la toute-puissance. Humble réalisme qui n’empêche pas l’action : reconnaître que l’on ne peut pas tout, et s’efforcer de faire à la mesure de ce que l’on peut. Vulnérable, mais pas incapable ! Invitation à se connaître soi-même pour mieux servir – servir comme le "serviteur quelconque" de l’Évangile, qui se donne patiemment dans tout ce qu’il a à faire, sans se tenir pour maître du résultat.

Plus encore, cette reconnaissance de ma vulnérabilité – comme capacité à être affecté par l’existence de l’autre – peut être une vertu relationnelle, un art de la rencontre.

Dans la relation d’aide, d’éducation, dans l’accompagnement, il m’arrive de me confronter à l’inconsolable, l’incompréhensible, la résistance… Le sentiment d’échec ou d’impuissance que je peux alors éprouver n’est pourtant pas le dernier mot de l’histoire. Au contraire, il y a là une invitation à renoncer à mes phrases toutes faites, à mes bons sentiments ou à ma volonté de bien faire, pour me rendre encore plus attentive à la personne. C’est d’elle, et non de mes projets, que je vais recevoir la juste attitude, la parole ou le silence qui convient. Ma vulnérabilité reconnue me rend capable de recevoir, et pas seulement de donner.

Le philosophe Paul Ricoeur définit ainsi la sollicitude comme capacité à recréer de la réciprocité dans une situation d’inégalité. Si dans la rencontre, j’accepte ma propre vulnérabilité, si j’accepte de ne pas tout savoir, de ne pas avoir le pouvoir sur la situation (tentation de savoir pour l’autre ce qui est bon pour lui), alors je descends de ma hauteur pour me tenir à la hauteur de l’autre. L’expérience de la vulnérabilité nous permet alors de nous reconnaître comme semblables. Elle est le "fonds commun d’humanité" à partir de quoi nous entrons en relation simplement, humblement, d’humain à humain.
Agata Zielinski
Philosophe, Xavière
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