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Spiritualité ignatienne - Revue N°47 - Mai 2017

Ignace et ses confessions

Dès le début de son Récit (1) Ignace fait mention d’une confession :
dans Pampelune assiégée, à la veille de l’assaut et selon la tradition
de la chevalerie, « il se confessa à l’un de ses compagnons
d’armes » (1) : pour lui, le salut éternel est plus important
que la vie terrestre et, pour y avoir droit, il convient d’avoir
sinon reçu l’absolution, du moins confessé ses péchés : l’acte humain
prévaut sur le don de Dieu.
 
On peut se demander : quelles images a-t-il de lui-même et de
Dieu, puisque, nous le savons bien, notre comportement dépend
fortement de notre imaginaire. Il apparaît comme un jeune courtisan
cherchant à faire carrière, se regardant avec une certaine complaisance,
et ne semblant avoir avec « le ciel » que des relations
utilitaires. Une image l’intéresse, la sienne, et la blessure de Pampelune
va la mettre à mal : il ne peut plus être ce qu’il était, et les
souffrances inouïes qu’il s’impose pour la conserver montrent bien à
quel point il y tenait (2).

 
Se mettre en règle
 
Nouvelle confession lorsque « les médecins (ayant) très
peu d’espoir de le sauver », le lui conseillent. Par rapport à
la confession de Pampelune la forme change, mais le fond reste
le même : il s’agit toujours de « se mettre en règle avec Dieu ».
Sans doute celui-ci est-il vu comme capable de pardonner,
sans quoi il n’y aurait rien à faire, mais à condition que ce
soit demandé dans les règles.
 
Nous sommes dans la logique d’une religion fortement ritualisée,
à la limite de la magie : puisque les sacrements ont été
correctement célébrés, le salut est assuré.
Il survit, retrouve progressivement la santé, lit la Vie du Christ
et la Légende dorée, et découvre par là un nouvel horizon : sa vie
n’est que vide, et il en vient à se détester, désirant la pénitence
pour elle-même, et voulant égaler, voire dépasser en héroïsme
les saints qui viennent remplacer dans son imaginaire les chevaliers,
héros de ses lectures.

De Dieu lui-même, il n’est toujours pas question, même si, racontant
cela plus de trente ans après, il reconnaît qu’il était bien à
l’oeuvre. Petit à petit, d’autres images se forment en lui. Il se
voit bien toujours comme pécheur, mais les pénitences qu’il
envisage n’ont plus tant pour but « de satisfaire pour ses péchés que
d’être agréable à Dieu et de lui plaire » (14). Il occulte ainsi sa
propre réalité et fait de Dieu un être qui prend plaisir à la souffrance
des hommes, ou à leurs exploits : ni plus ni moins que
le dieu prédateur, amateur de sacrifices, combattu par tous les
prophètes et par le Christ.
 
Un dieu impitoyable ?
 
Cependant, ayant pensé « plus sérieusement à sa vie passée et
à la grande nécessité où il était d’en faire pénitence », la décision
du pèlerinage à Jérusalem - forme suprême de la pénitence -
s’impose (9), et il quitte Loyola avec cet objectif (12). Il se rendra
à Montserrat pour y « faire une veillée d’armes » et « revêtir les
armes du Christ », en suivant le rituel d’adoubement du chevalier,
comprenant confession, bain rituel (qu’il omet), vêture, veillée,
messe. Sa confession sera, avec l’aide du confesseur, préparée pendant
trois jours. Puis, modifiant son projet initial, « il obliqua vers
(…) Manrèse où il décida de rester quelques jours » (18). Changement
radical par rapport aux deux confessions précédentes : elles
devaient lui permettre d’échapper à la mort éternelle, celle-ci est la
porte d’une « nouvelle vie » (21) - qui, cependant, s’avère difficile,
accompagnée de tentations et d’alternances de son état intérieur,
avec une sorte d’hallucination  rémanente, la vision d’« une
chose (…) extrêmement belle (ressemblant
à) un serpent, (avec) beaucoup de choses qui resplendissaient
comme des yeux, tout en ne l’étant pas. Il se délectait beaucoup
et était consolé de voir cette chose (…) et quand (elle) disparaissait
(…) il en éprouvait du déplaisir. » (19).

C’est alors aussi que surviennent les scrupules (22).
 
Que se passe-t-il donc ? Sans comprendre pourquoi, « il a l’obscure
conscience que sa vie n’est pas vraie » (Jean-Claude Dhôtel)2. Plus
ou moins consciemment, il ressent le besoin de découvrir quel mensonge
se trouve en lui et le met dans ce malaise intérieur permanent ;
et puisqu’il pense, en toute bonne foi, s’être engagé dans un
vrai chemin de sainteté, c’est forcément dans le passé que quelque
chose ne va pas et il doit le retrouver pour l’expier. Dieu prend la
figure du "débiteur impitoyable" de la parabole…

Est-ce un hasard, alors que, à la cour de Juan Velasquez3,
il était employé au service de la délivrance des dettes4 ?
 
S’en remettre à Dieu
 
Il prend tous les moyens possibles pour en sortir, mais rien
n’y fait, et son confesseur (car il se confesse fréquemment) ne
parvient pas davantage à l’aider. Cela va le conduire jusqu’à la tentation
du suicide (24) ou, plus tard, d’abandonner la partie. Il se
trouve alors littéralement acculé à s’en remettre à Dieu, ayant enfin
reconnu que sa libération ne dépend pas de lui : ayant fait tout
ce qu’il pouvait, il n’arrive à rien ;
alors il commence à « pousser des cris vers Dieu à haute voix en
disant : « Secours-moi, Seigneur, car je ne trouve aucun remède chez les hommes ni dans aucune créature… ».

Ainsi doit-il poursuivre le chemin qui le convaincra
de sa totale impuissance et lui permettra, finalement, de comprendre
que ce n’est pas dans le passé, mais bien dans le présent,
dans ce mode de vie héroïque, qu’il est dans le mensonge :
« le Seigneur voulut qu’il s’éveillât comme d’un rêve » (25).

La réalité, c’est un Dieu qui délivre du péché par pure miséricorde,
gratuitement. Son imaginaire se trouve restauré : il n’a plus à jouer
les héros ; et Dieu n’apparaît plus comme le "débiteur impitoyable",
mais comme celui qui a « voulu le délivrer par sa miséricorde ».

Peut-être est-ce à ce moment que surgit en lui la nécessité pour l’homme
de « révérer » ou « respecter » Dieu5, c’est-à-dire de le regarder
tel qu’il se révèle par ses actes, et non tel que nous l’imaginons.
Là se trouve la véritable ascèse, qu’il découvre dans le fait de renoncer
aux « grandes connaissances (et) grandes consolations spirituelles »
qui lui viennent au moment de dormir, puis à son abstinence (27)
et enfin à laisser pousser cheveux, barbe et ongles « parce qu’il en avait été très soucieux » (19).
 
un nouveau regard
 
Ce renoncement à ses anciennes images et aux pratiques qui en
découlaient semble lui ouvrir les yeux : il découvre Dieu tel qu’il
veut se révéler : le Dieu Trinité (28) ; le Dieu créateur ; le Dieu
qui se donne dans l’Eucharistie ; le Dieu qui s’incarne en Jésus-Christ
(29). Enfin, alors qu’il se trouve au bord du Cardoner, « les yeux de
son entendement commencèrent à s’ouvrir » (30). Se mettant alors au
pied de la croix pour rendre grâce à Dieu, il retrouve la vision « de
cette chose qui lui paraissait très belle, avec de nombreux yeux. Mais
il vit bien, alors qu’il se trouvait devant la croix, que cette chose
n’avait pas une aussi belle couleur qu’à l’accoutumée. Et il eut la très
claire connaissance, avec un grand assentiment de la volonté, que cela était le démon. » (31)
 
Ce qu’il aimait tant, et qu’à présent, au pied de la croix, il identifie
clairement comme démoniaque, n’était-ce pas, comme
le suggère J-C. Dhôtel, « un miroir, reflétant l’image séduisante
qu’(il) veut, bien qu’il s’en défende, donner de lui-même » ?
Reflet inconscient du combat que, depuis Loyola, il mène
consciemment contre la « vaine gloire » ; et qu’il continuera à
mener sans relâche, pour lui comme pour la Compagnie dont
il sera le fondateur, et qui, pour lui, devra toujours rester « une petite Compagnie ».
 
Faire l’unité avec soi,
avec Dieu,
avec les autres

 
Si l’on peut, sans anachronisme, parler de « réconciliation », c’est
bien ici. Au-delà des pratiques apparemment pieuses, mais qui
sont en fait « diaboliques » parce qu’elles séparent et divisent
l’homme de Dieu, des autres, et de soi-même, la grâce de Dieu
permet, en faisant sortir du mensonge, de poser des actes « symboliques » :
qui rassemblent dans l’unité l’homme avec lui-même,
les autres et Dieu.
Dormir quand il le faut, se nourrir comme tout le monde, avoir une apparence normale sont de ceux-là.
Bruno Marchand s.j.
 

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